Il y a dans la voix du Rat Luciano quelque chose d’intact. Une gravité calme, une colère lucide, une écriture qui n’a jamais eu besoin d’artifice pour marquer son époque. Figure centrale de la Fonky Family, Christophe Carmona — de son vrai nom — est l’un des rares rappeurs français dont l’empreinte dépasse largement la discographie.
Né le 21 avril 1976 à Marseille, d’un père d’origine espagnole et d’une mère martiniquaise, Christophe grandit dans le quartier du Panier. Fils unique issu d’une famille immigrée, il découvre très tôt l’écriture : à seulement huit ans, il noircit déjà ses premiers cahiers. Une précocité qui n’a rien d’anecdotique. Car chez Luciano, l’écriture est d’emblée un refuge, puis une arme. L’adolescence, ses troubles et ses désillusions affûtent une plume sensible, attentive aux blessures sociales et aux impasses du quotidien.
Au début des années 1990, sous le pseudonyme de Don Carmon, Luciano fonde le groupe Black & White Zulus avec Menzo (Mohamed Ali) et Blaze (Karim Laoubi), accompagnés des danseurs Chichou et Brigadier, et du producteur Pone. En 1992, le groupe publie le maxi L’Argent, la Boisson, la Fumée, les Femmes / Fire. Ils écument alors les scènes open mic marseillaises et croisent la route de DJ Djel, ainsi que du groupe Le Rythme et la Rime, composé de Satyr et Don Choa, fraîchement arrivés de Toulouse.
Le 3 décembre 1994 marque un tournant. Lors d’un concert au centre culturel Mirabeau, les deux groupes montent ensemble sur scène. Le programmateur leur demande un nom. Luciano lâche alors, presque instinctivement : Fonky Family. Blaze se retire du rap pour se consacrer pleinement à la danse sous le nom de Fellagh’a (Fel). La dynamique est immédiate. Le premier morceau commun s’intitule On pète les plombs. La Fonky Family vient de naître.
Longtemps, la Fonky Family reste ignorée par les figures dominantes du rap marseillais, notamment IAM. La rencontre artistique n’a lieu qu’en 1995, dans un contexte tragique : un concert en hommage à Ibrahim Ali, jeune rappeur assassiné par des colleurs d’affiches du Front National. Ce soir-là, Akhenaton découvre une génération qu’il ne soupçonnait pas. Ébahi par l’écriture du Rat Luciano, il lâchera cette phrase restée célèbre :
Un MC comme le Rat Luciano, il n’y en a qu’un par génération.
S’ensuivent les morceaux fondateurs : Bad Boys de Marseille (Akhenaton feat. Fonky Family), véritable déflagration nationale, puis Rien à perdre, face B du maxi M. Garmani, où Akhenaton et Luciano conjuguent désenchantement social et lucidité politique.
En 1997, la Fonky Family publie Si Dieu veut…, un premier album devenu culte, certifié double disque de platine. Mais c’est en solo que Le Rat Luciano grave définitivement son nom dans l’histoire.
Le 31 octobre 2000 sort Mode de vie… béton style. L’album est un choc. Certifié disque d’or avec environ 220 000 exemplaires écoulés, il est porté par des titres devenus classiques : Sacré, Il est fou ce monde, Niquer le bénéf, Zic de la zone. La presse spécialisée est unanime : l’album est une pierre angulaire du hip-hop français. Luciano y impose un rap sans concession, introspectif, profondément ancré dans la rue mais jamais caricatural.
En 2001, il participe naturellement au second album de la Fonky Family, Art de rue, à nouveau double disque de platine.
Par la suite, Le Rat Luciano se fait plus rare. En 2004, DJ Djel et DJ Mëj publient Block de Style, compilation réunissant les meilleurs couplets de Luciano et de Soprano. En 2006, il compose sept titres pour Marginale Musique, troisième album de la Fonky Family, certifié disque d’or. Le groupe sort également un album live enregistré au Dôme de Marseille, où Luciano livre une version a cappella mémorable de Sacré.
En 2008, il confirme officiellement la fin de la Fonky Family. Malgré plusieurs annonces, son deuxième album solo ne verra jamais le jour, renforçant presque le mythe.
Luciano continue pourtant d’apparaître là où on ne l’attend pas, toujours avec justesse. En 2011, il participe à l’album Frères d’armes de Zesau. En 2017, il figure sur la pochette de Je ne me vois pas briller de JUL, autre enfant de Marseille, preuve d’un respect intergénérationnel intact.
En 2018, il monte sur la scène de Bercy avec Suprême NTM et Oxmo Puccino, avant de saluer JoeyStarr et Kool Shen :
Sans eux, le rap ne serait pas là où il en est aujourd’hui.
En 2023, on le retrouve sur OMG (DJ Hamida feat. Awa Imani), sur la compilation Chroniques de Mars Vol. 3, et sur son morceau clippé Z.
Le Rat Luciano n’a jamais couru après la lumière. Peu d’albums, peu de concessions, mais une exigence constante. Son héritage ne se mesure pas en chiffres mais en respect, en citations, en silences éloquents. À Marseille comme ailleurs, son nom reste synonyme d’authenticité, d’écriture vraie et de rap sans compromis.
Un MC rare. Peut-être, effectivement, un par génération.