Le 28 septembre 2009, Salif ne revient pas simplement avec un nouvel album. Il ouvre son dossier personnel. Dix-huit titres, plus d’une heure de rap et un seul véritable sujet : lui, son parcours, ses erreurs, son quartier, ses regrets et cette rue de Boulogne qui l’a construit autant qu’elle l’a enfermé. Avec Curriculum Vital, le « Boulogne Boy » transforme son CV en confession.
À la fin des années 1990, Salif fait partie de ces jeunes rappeurs qui ont grandi dans l’ombre des grands noms de Boulogne-Billancourt. Avec Nysay, puis dans l’entourage de la Beat De Boul et de IV My People, il se forge progressivement une réputation de rappeur technique, sombre et profondément ancré dans le réel. Son premier album solo, Tous ensemble, chacun pour soi, sort en 2001. Huit ans plus tard, Salif revient avec un disque beaucoup plus personnel.
Et le titre dit presque tout.
« Curriculum Vital », et non Curriculum Vitae. Le parcours professionnel laisse place au parcours de vie. Ici, pas question d’aligner les diplômes, les expériences ou les réussites. Salif raconte ce qu’il a appris dans les halls, dans les rues et au contact des siens. Le rap devient son bulletin scolaire, son dossier judiciaire, son album de famille et, surtout, sa manière de mettre des mots sur une trajectoire.
Dès l’« Intro », le décor est planté. Curriculum Vital est un disque de béton, de souvenirs et de désillusions.
Salif vient du Pont-de-Sèvres, à Boulogne-Billancourt, un territoire particulièrement important dans l’histoire du rap français. Il y grandit et commence à rapper adolescent, avant de croiser les trajectoires de Nysay, de la Beat De Boul, de Lunatic et d’IV My People. Cette histoire collective nourrit directement son écriture.
Mais en 2009, Salif n'est plus le gamin qui cherche simplement à faire ses preuves.
Il a 29 ans. Il regarde derrière lui.
Et ce qu'il voit n'a rien d'un parcours linéaire.
L'un des morceaux les plus importants du disque s'intitule évidemment « Cursus scolaire ».
Le titre permet à Salif de revenir sur son rapport compliqué à l'école et sur les raisons qui l'ont éloigné du système scolaire. Dans une interview accordée au Parisien quelques jours avant la sortie, le rappeur expliquait notamment vouloir raconter son parcours et évoquait l'influence de son père, qui travaillait comme vigile malgré ses études.
Le morceau devient alors une pièce essentielle du puzzle.
Parce que Curriculum Vital ne cherche pas à raconter la réussite d'un rappeur devenu célèbre. Salif raconte plutôt ce qui aurait pu arriver s'il n'avait pas trouvé le rap.
Et cette question plane sur quasiment tout l'album.
Salif n'a pas besoin d'inventer des personnages extravagants. Son décor suffit.
« HLM Story », « Monte au charbon », « La Routine », « Cash Converter » : les titres ressemblent à des chapitres d'un même récit.
Le rappeur observe les habitudes, les petits trafics, les rapports de force, la famille, l'argent et les lendemains incertains.
Sur « Monte au charbon », son sens du storytelling prend particulièrement de l'ampleur. Sur « La Routine », accompagné de Laome, il décrit cette mécanique quotidienne dont il semble à la fois être acteur et observateur.
C'est justement ce qui donne au disque sa cohérence : Salif ne cherche jamais vraiment à sortir de son histoire. Il tourne autour. Il la raconte sous différents angles.
Autre particularité de Curriculum Vital : le disque est remarquablement centré sur son auteur.
Les collaborations vocales restent limitées à Laome sur « La Routine », Edwige sur « Autodidacte » et Trade Union sur « Élévation ». Les 18 morceaux forment ainsi une sorte de long monologue dans lequel Salif occupe presque constamment le premier plan.
Ce choix renforce le caractère autobiographique du projet.
Pas besoin de multiplier les invités pour raconter son histoire.
Salif veut parler.
Et pendant près d'une heure vingt, il parle.
Puis arrive « R.U.E (Reflet d'Une Époque) », l'un des morceaux les plus longs du projet avec près de sept minutes.
Le titre résume parfaitement l'ambition de l'album : regarder la rue comme le reflet d'une époque, mais aussi comme le miroir d'une génération.
Salif y apparaît moins dans la démonstration que dans l'introspection. Le disque est traversé par les regrets, les désillusions et la nostalgie.
Et puis il y a « Véridik ».
Le morceau rappelle que derrière l'introspection, Salif reste un rappeur. Un technicien. Un MC capable de découper une production avec précision.
Même chose avec « C.V. », qui vient fermer le disque.
Après avoir raconté l'école, la rue, la famille, les potes, les erreurs, l'argent et les ambitions, Salif termine son parcours comme on referme un dossier.
Le CV est complet.
Mais il n'y a pas vraiment de ligne « fin de carrière ».
Seulement une histoire qui continue.
Mais son intérêt dépasse largement une simple position dans les charts.
Parce que Salif livre en 2009 un disque qui refuse les artifices de l'époque. Pas de personnage fabriqué. Pas de grande opération de séduction. Pas de volonté de transformer son vécu en produit parfaitement calibré.
Le disque est parfois lourd, répétitif, volontairement sombre. Certains morceaux fonctionnent davantage dans l'ensemble que pris séparément. L'Abcdr du Son relevait justement cette homogénéité, tout en mettant en avant la qualité du storytelling et plusieurs titres comme « Cash Converter », « Monte au charbon », « La Routine » ou « Véridik ».
Et c'est peut-être là que réside la singularité de Curriculum Vital.
Ce n'est pas un album qui cherche à plaire à tout le monde. C'est un album qui cherche à laisser une trace.
À une époque où le rap français commence à changer rapidement, Salif choisit de regarder dans le rétroviseur.
Il parle de Boulogne. De l'école. Du quartier. Des proches. Des regrets. De la rue. De ceux qui sont partis. De ceux qui sont restés.
Et surtout de lui.
Curriculum Vital porte finalement bien son nom : ce n'est pas le CV d'un rappeur, c'est le bilan d'un homme.
Dix-huit titres pour raconter une vie.
Une vie commencée dans les halls du Pont-de-Sèvres, passée par Nysay, Beat De Boul et IV My People, avant de prendre la forme d'une carrière solo.
Une vie racontée sans maquillage.
Et dix-sept ans après sa sortie, c'est peut-être précisément cette sincérité qui explique pourquoi le disque continue de parler à ceux qui ont grandi avec cette génération du rap français.
Parce qu'au fond, Salif ne raconte pas seulement son histoire.
Il raconte une époque.
Et cette époque, elle, ne reviendra pas.