Dans l’histoire du rap français, certains labels n’ont jamais cherché la lumière mais ont pourtant façonné toute une génération. Néochrome est de ceux-là. Fondé en 1998 par Yonea, le label – dont le nom signifie littéralement né au micro, né au chrome – s’est imposé au fil des années comme un véritable laboratoire du rap de rue, un tremplin pour talents bruts et une référence incontournable du rap indépendant français.
À la fin des années 90, alors que le rap hexagonal cherche encore ses structures, Néochrome déboule sans plan marketing ni compromis artistique. Sa première mixtape éponyme, sortie en cassette en 1998, fonctionne comme une carte de visite radicale : une compilation de voix, connues ou anonymes, réunies autour d’un seul principe, laisser parler le micro. Le succès est immédiat dans l’underground. Deux autres volumes suivront, en 2000 puis 2003, élargissant le spectre et attirant des noms déjà installés ou en devenir comme Booba, Rohff ou Diam’s.
Cette trilogie de mixtapes, aujourd’hui considérée comme culte, marque un tournant. Néochrome comprend alors que son rôle dépasse la simple compilation : il s’agit désormais de repérer, accompagner et développer des artistes sur la durée. Une vision artisanale mais lucide du métier de producteur.
Parmi les paris les plus emblématiques du label figure Sinik. Repéré lors de son apparition sur la seconde mixtape, le rappeur des Ulis voit Néochrome produire son premier street-album, En attendant l’album, en 2004. Un disque charnière, à la fois brut et introspectif, qui ouvre la voie à la carrière nationale que l’on connaît. La même année, Néochrome lance également Seth Gueko avec Mains Sales, ainsi qu’Adès avec Âme et Conscience, confirmant sa capacité à détecter des univers forts et singuliers.
Mais c’est avec Seth Gueko que l’histoire va prendre une autre dimension. En 2005, la sortie de Barillet Plein, portée par le morceau désormais classique Patate de forain en featuring avec Sefyu, propulse l’artiste – et le label – dans une autre catégorie. Dès lors, Néochrome concentre une grande partie de son énergie sur le développement de Gueko, aboutissant à plusieurs albums majeurs et à une signature chez Hostile Records (EMI) en 2008. Une rare transition réussie entre l’indépendance la plus rugueuse et l’industrie musicale.
Pour autant, Néochrome ne se limite jamais à une seule tête d’affiche. Entre 2005 et 2011, le label multiplie les projets et développe une constellation d’artistes marquants : Alkpote, Zekwé Ramos, Unité 2 Feu, Nysay, Grödash, Farage, Balastik Dogg… Autant de profils à l’écriture crue, souvent provocatrice, toujours enracinée dans le bitume. À travers mixtapes, albums, compilations et instrumentales, Néochrome bâtit un catalogue impressionnant, dépassant la quarantaine de sorties en un peu plus d’une décennie.
Cette prolixité n’est pas un hasard : elle reflète une philosophie. Chez Néochrome, l’urgence prime sur le format, l’authenticité sur la norme. Le label agit comme un révélateur, un accélérateur de trajectoires, quitte à laisser ensuite les artistes voler de leurs propres ailes.
Toujours en mouvement, Néochrome poursuit son rôle de défricheur dans les années suivantes, notamment avec la signature de West, rappeur originaire de Casablanca, et la sortie du projet Nicotine, produit par Hades. Une preuve supplémentaire que l’ADN du label dépasse les frontières et continue d’évoluer avec son époque.
Basé historiquement dans le 18e arrondissement de Paris, à la croisée des cultures et des sons, Néochrome reste avant tout une histoire de passion, de prises de risques et de fidélité à une certaine idée du rap. Une idée sans fard, sans filtre, où le micro est une arme et la rue un terrain d’expression.
Plus qu’un label, Néochrome est devenu une école. Une école qui n’enseigne pas, mais qui révèle