Il s’est autoproclamé « Empereur de la crasserie », « Aigle de Carthage », « Jonathan H », « Serge Gainzbeur ». Derrière ces alias outranciers se cache un homme : Alkpote, né Atef Kahlaoui le 3 février 1981 à Paris. Depuis plus de vingt ans, le rappeur d’Évry cultive une image excessive, volontairement choquante, souvent incomprise. Portrait d’un artiste qui a fait de la provocation un art et du second degré une armure.
C’est dans le quartier des Pyramides à Évry que tout commence. Adolescent, Atef Kahlaoui découvre le rap au milieu des années 1990. Fasciné par le Wu-Tang Clan et par la scène new-yorkaise, il est marqué par les personnalités multiples, les blazes, les univers parallèles. Le déclic est là : le rap sera un terrain de jeu identitaire.
En 1998, il créée le collectif Unité 2 Feu, avec Katana. En 2006, le groupe sort Haine, Misère Et Crasse, un titre-manifeste, réponse ironique aux feuilletons policés. Alkpote y affine un style cru, imagé, nourri de références à la culture populaire et aux bas-fonds fantasmés.
Mais très vite, le personnage déborde le cadre du groupe.
En 2007, il frappe fort avec la mixtape Sucez-moi avant l’album. Le titre choque, amuse, intrigue. L’objectif est atteint : impossible de l’ignorer. À une époque où les médias traditionnels snobent encore les rappeurs indépendants, Alkpote comprend le pouvoir du slogan et du buzz.
Il enchaîne avec L’Empereur (2008), puis L’Empereur contre-attaque (2012), installant durablement son personnage de souverain trash. Son rap devient plus sombre, flirtant avec l’horrorcore, influencé par la scène de Memphis et des figures comme Evil Pimp. La noirceur est théâtrale, assumée, presque cartoonesque.
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_1f1477_alkpote-l-empereur.jpg)
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_75dcc5_alkpote-l-empereur-contre-attaque.jpg)
À ceux qui prennent tout au premier degré, il répond inlassablement :
Je suis là pour divertir
En intégrant le label Néochrome, Alkpote s’inscrit dans une tradition farouchement indépendante. Productivité impressionnante, esthétique DIY, merchandising, web-séries improvisées : il contrôle tout.
Je suis mon propre manager, mon propre designer
Les Marches de l’Empereur, série diffusée en ligne, participent à construire le mythe. Improvisation, absurde, provocation : Alkpote transforme Internet en terrain d’expérimentation permanente.
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_d7b1a4_alkpote-les-marches-de-l-empereur.jpg)
Son rythme de sortie est effréné : Sadisme et Perversion (2016), Inferno (2018), Monument (2019), Ogre (2021), LSDC (2023), puis Réjouissances (2025). À chaque projet, la même volonté d’explorer sans se fixer de limites esthétiques : house, techno, raï, country. Le rappeur revendique écouter aussi bien David Guetta que le rap le plus underground.
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_54ade7_alkpote-sadisme-et-perversion.jpg)
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_0581ce_alkpote-inferno.jpg)
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_c71fef_alkpote-monument.jpg)
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_9088de_alkpote-ogre.jpg)
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_f745cf_alkpote-lsdc.jpg)
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_9361a0_alkpote-rejouissances.jpg)
Alkpote traîne une réputation sulfureuse. Pornographie verbale, vulgarité outrancière, déclarations chocs : il assume avoir créé un double incontrôlable, à la manière d’un Gainsbarre moderne.
Certaines polémiques dépassent le cadre du divertissement, notamment autour de prises de position politiques ou de textes jugés misogynes. Mais le personnage évolue. En 2019, sa collaboration inattendue avec Bilal Hassani sur Monarchie Absolue surprend tout le monde. Lui, réputé provocateur, apparaît dans le clip en policier caricatural et homophobe… pour mieux tourner son propre rôle en dérision. L’intéressé parle alors d’évolution personnelle.
Cette capacité à brouiller les pistes fait partie de son ADN artistique.
Père de famille, artisan du rap indépendant, Atef Kahlaoui confesse régulièrement son ambivalence. Fierté d’avoir bâti une carrière sans concession, mais doute sur la respectabilité sociale du métier. Plusieurs fois, il évoque l’idée d’arrêter, de “tuer” Alkpote pour se consacrer à sa vie privée.
Et pourtant, le spectacle continue.
Sorti le 13 février 2026, Les Ultimes Marches de l’Empereur marque un tournant dans la carrière déjà longue et singulière d’Alkpote : l’Empereur du rap français monte peut-être, cette fois, ses marches pour la dernière fois. Présenté comme une série d’épisodes collaboratifs, ce projet est construit autour d’une succession de singles où chaque « marche » est une rencontre musicale. On y retrouve des featurings prestigieux, de GIMS sur Cypher à Quavo sur Big Flex, en passant par Gazo sur Ping Pong et Kaaris sur Aquanaut. Le rappeur multiplie aussi les collaborations avec des figures comme Vald, Roi Heenok, Sadek, Heuss l’Enfoiré ou encore Ouss Wayne, donnant au projet une richesse stylistique rare et un panorama du rap francophone contemporain. Conçu comme un album de collaborations, Les Ultimes Marches de l’Empereur illustre à la fois la longévité d’Alkpote — près de deux décennies après L’Empereur — et son goût pour les alliances inattendues, tout en posant la question de la fin d’une ère dans son univers artistique.
/image%2F2721041%2F20260216%2Fob_d62da2_alkpote-les-ultimes-marches-de-l-emp.jpg)
Alkpote n’est pas une star consensuelle. Il n’a jamais cherché à l’être. Il est un cas d’école : celui d’un rappeur qui a compris avant beaucoup d’autres l’importance du personnage, du storytelling et de l’exagération dans une industrie saturée.
On peut détester ses excès, questionner ses textes, critiquer ses outrances. Mais difficile de nier sa longévité et son influence sur toute une génération qui manie aujourd’hui l’absurde, le trash et l’autodérision comme des armes marketing.
Alkpote, c’est un paradoxe permanent : un artisan indépendant qui se rêve empereur, un provocateur qui réclame qu’on ne le prenne pas au sérieux, un monstre médiatique façonné par un gamin d’Évry fasciné par le Wu-Tang.
Et au fond, peut-être que tout est là : derrière la crasserie, une passion obsessionnelle pour la rime et pour le spectacle.