Il a longtemps refusé la lumière, préférant l’ombre à l’exposition, le fond à la forme. Sefyu fait partie de ces rappeurs rares pour qui la musique n’a jamais été un simple produit, mais un prolongement direct d’un vécu, d’une colère maîtrisée et d’une lucidité sociale aiguisée. Figure emblématique du rap français des années 2000, il incarne une époque où l’authenticité primait sur la mise en scène.
De son vrai nom Youssef Soukouna, Sefyu — verlan de son prénom — naît le 20 avril 1981 à Paris, dans le quartier populaire de la Goutte d’Or (Barbès, 18e arrondissement). Il grandit ensuite à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, au sein d’une fratrie nombreuse composée de quatre frères et trois sœurs. Ses parents, originaires de Tambacounda, dans le sud-est du Sénégal, lui transmettent une culture et des valeurs qui marqueront durablement son écriture.
Avant le rap, c’est pourtant le football qui occupe l’essentiel de sa vie. Inscrit dès l’âge de 10 ans au Comité Sports et Loisirs d’Aulnay-sous-Bois, il évolue au poste d’avant-centre, notamment aux côtés d’un certain Alou Diarra, futur international français. Talentueux ailier gauche, Youssef ira jusqu’à fouler les pelouses du centre de formation d’Arsenal, à Londres, avant qu’une grave blessure au genou ne mette brutalement fin à ses ambitions sportives en 1998.
Parallèlement, la musique s’impose progressivement. Chez son oncle, il découvre Michael Jackson, James Brown et Bob Marley, tandis qu’il écrit ses premiers textes dans la chambre de son ami Baba. En 1992, il apprend la batterie, et dès 1993, fonde avec Baba et Kuamen le groupe NCC (Nouveaux Clandés de la Cité), intégré plus tard au collectif Aulnay Team Dee Soul sous le nom New City Connection. Une première compilation voit le jour, sur laquelle figurent les titres Tu vas récolter et Bosser, c’est espérer.
Avec son groupe NCC, Sefyu apparait sur différentes compilations dont 2002 révolution hip hop, Pur son ghetto vol. 2 ou Talents fachés 2.
Après avoir quitté NCC et définitivement tourné la page du football, Youssef décide de s’investir entièrement dans le rap. Le début des années 2000 marque ses premières apparitions remarquées, notamment sur “Code 187”, extrait de La Fierté des nôtres de Rohff. Très vite, Sefyu impose une image singulière : visage partiellement masqué, regard dissimulé, refus de la surexposition médiatique. Pour lui, inutile de se montrer pour être entendu.
C’est en mai 2006 que Sefyu publie son premier album solo, Qui suis-je ?, un disque dense de 18 titres aux textes tranchants et profondément ancrés dans la réalité sociale. Porté par le morceau “La vie qui va avec”, l’album est certifié disque d’or et installe définitivement Sefyu comme une voix à part dans le rap français.
Les collaborations se multiplient : Humphrey sur Pour mon peuple, Krys sur Argent propre, argent sale, ou encore Médine sur le très engagé Syndrome de Stockholm. En 2007, il frappe un public plus large grâce à Lettre du front, titre poignant produit pour Kenza Farah, dont le clip, diffusé début 2008, le révèle au public RnB.
Fidèle à ses engagements, Sefyu continue en parallèle de travailler comme animateur social à la Reynerie, dans des quartiers défavorisés, loin de toute posture artificielle.
Le 12 mai 2008, Sefyu sort son deuxième album, Suis-je le gardien de mon frère ?. Le succès est immédiat : numéro un des ventes en France dès la première semaine avec plus de 16 000 exemplaires écoulés, disque d’or à la clé. Un exploit qui le voit même détrôner Madonna et son album Hard Candy dans les classements.
Le 1er mars 2009, il est récompensé par une Victoire de la Musique dans la catégorie Artiste ou groupe révélation du public.
En octobre 2011, Sefyu dévoile son troisième album studio, Oui, je le suis. Puis vient un long silence. Annonces repoussées, projets avortés, retrait médiatique : le rappeur disparaît progressivement du paysage. En 2015, il annonce rejoindre le label Polydor, laissant espérer un retour imminent.
Il faudra pourtant attendre 2019 pour voir enfin sortir Yusef, album longtemps fantasmé par ses fans. Pour accompagner ce retour, Sefyu propose une série de trois courts-métrages musicaux (Mal(à)laise, Dans la glace, De la neige dans les collèges), dont l’un est visible sur YouTube et illustre une démarche artistique toujours aussi sombre et introspective.
Mais après huit années d’absence, le public n’est plus au rendez-vous. L’album connaît un échec commercial, symbole cruel d’un rappeur revenu trop tard dans un paysage profondément transformé. Malgré une apparition sur la compilation 93 Empire de Sofiane, Sefyu ne parvient pas à recréer l’élan d’antan.
Aujourd’hui, Sefyu reste une figure respectée, parfois citée, souvent regrettée. Son œuvre, marquée par une écriture sociale exigeante, une posture anti-star et une cohérence rare, témoigne d’un rap français qui ne cherchait ni la facilité ni le consensus.
Masqué mais jamais muet, Sefyu aura laissé une empreinte durable : celle d’un artiste pour qui le rap n’était pas une vitrine, mais une responsabilité.