Au tournant des années 2000, alors que le rap français cherche encore à s’imposer durablement dans le paysage culturel national, Sniper surgit comme un électrochoc. Originaire de Deuil-la-Barre (Val-d’Oise), le trio formé par Tunisiano, Aketo et Blacko, accompagné à ses débuts par DJ Boudj, va marquer toute une génération par la radicalité de ses textes, la sincérité de son propos et une identité musicale singulière mêlant rap pur, influences orientales et reggae.
L’histoire de Sniper est d’abord celle d’une rencontre humaine et artistique. Tunisiano, fondateur du groupe, grandit à La Sourde, une résidence HLM de Deuil-la-Barre. Très jeune, il s’immerge dans le rap et intègre le M'Group avant de rejoindre, en 1997, le collectif Comité de Deuil, où il croise la route de Blacko, natif de Montfermeil, déjà rompu aux scènes underground et aux expériences collectives (KDM, Kaotik, Personnalité Suspecte).
Aketo, autre enfant de Deuil-la-Barre, issu du quartier de La Galathée, rejoint lui aussi le Comité de Deuil dès l’adolescence. Les trois comparses se retrouvent à poser sur le titre "Je viens du 9.5.1.7.0. présent sur le maxi EP Tu disais quoi ? du groupe M'Group.
La genèse officielle de Sniper se joue lors des Francofolies de La Rochelle en 1997. Tunisiano, Aketo, Blacko et DJ Boudj décident alors de former un groupe, d’abord baptisé Personnalité Suspecte, puis Persni, avant d’adopter définitivement le nom Sniper. Le ton est donné : direct, frontal, sans détour.
Avant même leur premier album, le groupe se fait remarquer sur des mixtapes et compilations de référence (The Power of Unity, Première Classe, B.O.S.S – Exercice de style), s’imposant progressivement comme une valeur montante du rap parisien.
Le 30 janvier 2001, Sniper publie son premier album, Du rire aux larmes. L’opus rencontre un succès immédiat dans l’underground, porté par une écriture brute, sociale et introspective. Plus de 200 000 exemplaires sont écoulés, un score remarquable pour un groupe encore considéré comme non formaté.
Les singles Pris pour cible, Du rire aux larmes et imposent une signature : des textes ancrés dans la réalité des quartiers, sans glorification ni concession, et une énergie collective qui tranche avec le rap individualiste de l’époque.
La bascule vers le grand public intervient en 2003 avec l’album Gravé dans la roche. Le single éponyme, massivement diffusé sur Skyrock et NRJ, propulse Sniper au rang de phénomène national. L’album se vend à plus de 600 000 exemplaires et obtient une double certification platine.
Mais ce succès s’accompagne de tensions. Des titres comme Jeteur de pierres attirent l’attention du pouvoir politique et de certains partis d’extrême droite, qui accusent le groupe d’incitation à la violence. Plusieurs concerts sont annulés, notamment à Mulhouse, faisant de Sniper un symbole malgré lui du débat sur la liberté d’expression dans le rap.
À l’inverse, des morceaux comme Sans (re)pères, abordant la séparation parentale du point de vue des enfants, révèlent une facette plus intime et touchante du groupe. Blacko, quant à lui, affirme son identité reggae-hip-hop avec le titre solo Trop vite.
En 2006, Sniper revient avec Trait pour trait, album marqué par le départ de DJ Boudj et une évolution artistique assumée. Le disque, certifié platine, illustre la richesse des influences du groupe : rap classique porté par Aketo, passages en arabe chantés par Tunisiano, et couleurs reggae insufflées par Blacko.
Mais les tensions internes grandissent. En février 2008, Blacko annonce officiellement son départ, effectif depuis juillet 2007. Le titre Intersection, bonus de l’album solo de Tunisiano, restera la dernière trace discographique du Sniper au complet pendant plusieurs années.
Malgré les incertitudes, l’héritage de Sniper perdure. En 2009, la mixtape C’est pas fini de DJ Diao rappelle indirectement que l’histoire n’est pas totalement refermée. En 2010, Tunisiano et Aketo annoncent le retour du groupe, sans Blacko ni DJ Boudj.
L’album À toute épreuve (2011) marque ce nouveau départ. Porté par Le blues de la tess et Arabia — remixé avec une impressionnante liste d’invités — le disque confirme la volonté du duo de rester fidèle à l’ADN Sniper tout en s’inscrivant dans l’actualité sociale et politique.
À partir de 2015, les signaux d’un rapprochement apparaissent. En 2016, Sniper se reforme sur scène et annonce un nouvel album lors de concerts, notamment à La Cigale. Cette renaissance aboutit en 2018 avec Personnalité Suspecte, vol.1, clin d’œil appuyé aux origines du groupe.
Un volume 2 est confirmé en 2019, malgré une nouvelle annonce douloureuse : Blacko ne souhaite plus poursuivre l’aventure et entend se consacrer pleinement au reggae. Pourtant, contre toute attente, le morceau Fuxk, dévoilé en novembre 2019, réunit une dernière fois les trois voix emblématiques de Sniper.
Plus de vingt ans après ses débuts, Sniper reste l’un des groupes les plus marquants du rap français. À la croisée de l’engagement social, de la narration intime et de la controverse politique, le groupe a laissé une empreinte durable, tant par ses ventes que par son influence culturelle.
Gravé dans la roche, le nom de Sniper l’est désormais dans l’histoire du hip-hop hexagonal.