Un album qui transforme le rap en film de mafia, un projet pour les amateurs de rap brut et un retour attendu d'un groupe emblématique : huit ans après, cette date mérite de sortir des archives.
Le 19 octobre 2018 n'était pas une simple date dans le calendrier du rap français. Ce jour-là, SCH, Joe Lucazz et Sniper ont proposé trois projets aux identités bien distinctes : JVLIVS, Carbone 14 et Personnalité suspecte, vol. 1. Trois univers, trois manières de raconter la rue, trois publics. Et une question qui mérite encore d'être posée : lequel de ces albums a le mieux traversé le temps ?
Il y a des albums qui s'écoutent. Et il y a ceux qui installent un décor, une atmosphère, presque un personnage. Avec JVLIVS, SCH choisit clairement la deuxième voie.
Sorti le 19 octobre 2018, ce troisième album studio marque un tournant dans la construction de son univers artistique. Inspiré par une esthétique mafieuse et une imagerie cinématographique, le projet dépasse la simple succession de morceaux : il participe à la création d'une véritable fiction autour de SCH. La communication qui accompagne sa sortie, notamment à travers un court-métrage, renforce cette ambition.
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Des titres comme Otto, Pharmacie, Mort de rire ou Prêt à partir, avec Ninho, illustrent les différentes facettes de ce projet. Derrière les références au pouvoir, à l'argent et à la violence, SCH laisse également apparaître une dimension plus personnelle, notamment dans son rapport à la famille et au passé.
La force de JVLIVS ? Sa cohérence. SCH ne cherche pas seulement à enchaîner les morceaux efficaces : il construit une ambiance, soigne son personnage et donne à son album une identité immédiatement reconnaissable.
Avec le recul, JVLIVS apparaît comme l'un des projets qui ont solidifié l'image de SCH dans le rap français : celle d'un artiste capable de marier performance musicale, narration et direction artistique.
Pendant que SCH développe un univers cinématographique, Joe Lucazz propose une autre expérience : un rap dense, technique et nourri de références.
Sorti le même jour, Carbone 14 s'inscrit dans une année particulièrement productive pour le rappeur parisien. Après No Name 2.0 et Paris Dernière, ce projet vient compléter une trilogie de sorties en 2018. Sa particularité ? Une collaboration intégrale avec Pandemik Muzik, qui assure les neuf productions de l'album.
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Ici, pas besoin de miser sur une grosse exposition médiatique ou sur une formule calibrée pour les playlists. L'intérêt réside dans l'alchimie entre les textes de Joe Lucazz et les instrumentales riches en textures, notamment marquées par le jazz. Les références culturelles, historiques et afro-américaines donnent au projet une profondeur particulière.
Le morceau La légende de Battling Siki, qui fait référence au boxeur franco-sénégalais, illustre cette volonté d'inscrire le rap dans une histoire plus vaste que celle du quotidien.
La force de Carbone 14 ? Sa densité. C'est un disque qui récompense l'écoute attentive et qui s'adresse à ceux qui aiment décortiquer les textes autant que les productions.
Là où JVLIVS construit un film, Carbone 14 ressemble davantage à une œuvre que l'on explore progressivement. Moins évident à vendre au grand public, mais particulièrement intéressant pour les amateurs de rap d'auteur.
Il y a des retours qui dépassent la musique. Celui de Sniper en fait partie.
Le 19 octobre 2018, Aketo, Tunisiano et Blacko se retrouvent sur Personnalité suspecte, vol. 1, après douze ans sans album studio commun depuis Trait pour trait, paru en 2006. Pour toute une génération, le groupe est associé à un rap engagé, capable de mêler observations sociales, introspection et prises de position.
Le titre de l'album n'est d'ailleurs pas anodin. Ce retour aux origines prend ainsi la forme d'un recommencement, sans pour autant chercher à reproduire exactement la musique des années 2000.
Avec ses quinze morceaux, le projet navigue entre émotion, regard sur la société et sonorités plus contemporaines. Adama, Grandis pas trop vite, Sablier et Le doigt là où ça fait mal donnent un aperçu de cette diversité. La présence de producteurs comme Seezy et Dany Synthé témoigne également d'une volonté de faire évoluer le son du groupe.
La force de Personnalité suspecte, vol. 1 ? La dimension générationnelle. Sniper ne revient pas simplement pour rappeler ses classiques : le groupe tente de faire dialoguer son héritage avec le rap de 2018.
Et il y a une ironie dans cette histoire : ce retour, chargé de nostalgie et de promesses, sera de courte durée dans cette configuration. En février 2019, le départ de Blacko entraîne l'annulation de la fin de la tournée.
Pour ceux qui recherchent une direction artistique forte, une atmosphère sombre et une narration ambitieuse.
Le choix de la cohérence et de l'identité visuelle.
Pour ceux qui recherchent des textes travaillés, des références culturelles et des productions riches.
Le choix de la plume et de l'écoute attentive.
Pour ceux qui recherchent du rap engagé, de l'émotion et les retrouvailles avec un groupe emblématique.
Le choix de l'héritage et du regard social.
Il serait trop facile de déclarer un vainqueur absolu. Ces trois projets ne poursuivent pas le même objectif et ne s'adressent pas exactement au même public.
JVLIVS mise sur l'immersion et l'ambition artistique. Carbone 14 privilégie la richesse des textes et des productions. Personnalité suspecte, vol. 1 s'appuie sur l'histoire d'un groupe et sur sa capacité à renouer avec son public.
Leur point commun est ailleurs : chacun rappelle qu'en 2018, le rap français ne se résumait pas à une seule esthétique.
Huit ans plus tard, cette date offre une photographie intéressante de la diversité du rap français. D'un côté, SCH pousse plus loin la construction d'un univers personnel. De l'autre, Joe Lucazz défend une approche exigeante de l'écriture. En parallèle, Sniper tente de réunir plusieurs générations autour d'une identité historique.
Et c'est peut-être ça, le plus intéressant : le même jour, le rap français pouvait être cinématographique, littéraire et contestataire.
Dans une époque où les sorties s'enchaînent à grande vitesse, revenir sur ces trois albums rappelle qu'un disque ne se résume pas à son classement ou à son buzz de la première semaine. Il peut aussi compter par ce qu'il raconte, par le public auquel il parle et par la trace qu'il laisse.
Si vous deviez n'en garder qu'un, lequel choisiriez-vous ?
SCH — JVLIVS : l'univers, l'ambiance, le cinéma.
Joe Lucazz — Carbone 14 : la plume, les références, le rap puriste.
Sniper — Personnalité suspecte, vol. 1 : l'engagement, la nostalgie, le retour.
Le débat est ouvert : quel album mérite, selon vous, le plus de reconnaissance aujourd'hui ?