Mars 2000, Guadeloupe. Sous le soleil du Gosier, entre le bourg et la plage de Petit-Havre, Fabe se livre comme il l’a rarement fait. Loin de l’agitation parisienne et des plateaux formatés, le rappeur du 18e arrondissement accorde à Brother Jimmy une interview intime et politique, diffusée dans l’émission Reyel an mouv’man sur RFO. Un document aujourd’hui précieux, exhumé par l’INA dans sa collection HIP-HOP, tant il capture un moment charnière : celui de la parole finale d’un artiste qui s’apprête à quitter la scène avec son quatrième album, La rage de dire.
Dès les premières minutes, Fabe impose son tempo. Calme, posé, presque méditatif. À rebours des clichés qui collent alors au rap français — provocations faciles, quête de reconnaissance médiatique, fascination pour l’argent et les paillettes — il revendique une autre voie. Pour lui, le rap n’est pas un produit mais un outil d’expression personnelle et engagée, un prolongement naturel de la réflexion politique et de la conscience historique.
Le décor n’est pas anodin. En Guadeloupe, terre marquée par l’esclavage et la colonisation, Fabe aborde frontalement des thèmes que beaucoup d’artistes préfèrent contourner : le racisme structurel, la mémoire de l’abolition, la place des Noirs dans la société française et leur représentation dans les médias. Sa parole est directe, sans posture ni colère feinte. Elle est celle d’un homme lucide, conscient de ses responsabilités, mais surtout désireux de rester fidèle à lui-même.
Fabe parle du rap comme d’un combat intérieur avant d’être un combat public. Il refuse la caricature de l’artiste engagé réduit à un slogan. Ce qu’il cherche, dit-il en filigrane, c’est la justesse : dire vrai, même si cela dérange, même si cela isole. Une posture qui explique sans doute son retrait imminent du milieu musical, qu’il perçoit déjà comme de plus en plus dominé par le divertissement et la superficialité.
Mais cette interview ne se limite pas à un témoignage individuel. Elle s’inscrit aussi dans une histoire collective. Car la fin du reportage marque un moment devenu historique pour le rap français : la première apparition télévisée du collectif Scred Connexion. Haroun, Koma, Mokless et un tout jeune DJ Kore apparaissent à l’écran, encore à l’écart des projecteurs, mais déjà porteurs d’une identité forte. Une relève discrète, fidèle à l’esprit d’indépendance et d’exigence que Fabe incarne depuis ses débuts.
Avec le recul, cette séquence prend une dimension presque symbolique. Fabe passe le relais sans emphase, comme on ferme un chapitre pour en ouvrir un autre. Il ne cherche ni héritiers officiels ni reconnaissance tardive. Il laisse simplement une trace : celle d’un rap pensé comme un espace de réflexion, de transmission et de résistance.
À l’heure où le rap est devenu la musique dominante, cette archive nous rappelle qu’il fut aussi — et qu’il peut encore être — un lieu de parole exigeant, enraciné dans l’histoire, affranchi des artifices. Un rap qui ne cherche pas à briller, mais à dire. Et parfois, à dire pour la dernière fois.