Dans le paysage du rap francophone, certaines voix traversent le temps sans jamais céder aux modes. Scylla est de celles-là. Rappeur, slameur, poète, l’artiste belge s’est construit une trajectoire singulière, guidée par l’écriture, l’introspection et une exigence artistique rarement démentie. Loin des projecteurs tapageurs, il a bâti une œuvre dense, sombre et profondément humaine.
Né Gilles Alpen le 14 octobre 1980 à Bruxelles, Scylla grandit entre Drogenbos et Forest. Très tôt, l’adolescence lui ouvre les portes de l’écriture, qui deviendra à la fois refuge et arme d’expression. En 2002, il fait ses premiers pas dans le hip-hop au sein du collectif OPAK, formation emblématique de la scène belge underground (L'AB7 (L'AB2C), Karib, Masta Pi and DJ Alien).
Deux albums voient le jour — L’Arme à l’œil (2004) et Dénominateur commun (2006) — posant les bases d’un rap brut, conscient et littéraire.
Le pseudonyme Scylla n’est pas un hasard. Inspiré du monstre marin de la mythologie grecque, il symbolise une fascination pour les profondeurs, la dualité et le danger latent. Un choix qui fait écho à l’univers aquatique omniprésent dans son œuvre, mais aussi à un jeu de miroir avec Charybde, suggéré par la présence d’un rappeur nommé Karib au sein d’OPAK. Chez Scylla, rien n’est anodin : chaque mot, chaque image participe à une cohérence artistique rare.
Après la parenthèse collective, Scylla entame une carrière solo marquée par la persévérance. En 2009, il remporte le concours Musique à la française, une reconnaissance qui lui ouvre les portes de festivals majeurs comme Couleur Café, le Brussels Summer Festival ou les Fêtes de la musique à Lausanne. La même année, il publie Immersion, un premier EP qui annonce déjà son goût pour les textes introspectifs et les ambiances sombres.
Suivent Thermocline (2011) et Second Souffle (2012), projets charnières qui préparent l’arrivée de son premier album majeur. En février 2013, Abysses voit le jour. Salué par la critique pour la puissance de ses textes et la densité de son univers, l’album s’impose comme une référence, atteignant la 7ᵉ place de l’Ultratop belge et entrant dans les classements français. Scylla y convie Tunisiano, REDK, Saké et Furax, sans jamais diluer son identité.
La voix rauque de Scylla est devenue sa signature. Elle porte des textes où se croisent doutes existentiels, solitude, colère sourde et lucidité sociale. Son rap ne cherche pas à plaire : il cherche à dire. Les visuels de ses projets — Immersion, Abysses — prolongent cet imaginaire marin, métaphore d’un artiste qui plonge en lui-même pour mieux remonter à la surface.
Un tournant s’opère en 2014 avec la rencontre du pianiste Sofiane Pamart. De cette alliance naît une fusion rare entre rap et musique classique, qualifiée de « rencontre voix-machine-acoustique ». En 2018, Pleine Lune inaugure une série de projets communs, prolongée par Pleine Lune 2. Le piano y sublime la noirceur des textes, offrant à Scylla un écrin à la hauteur de sa sensibilité.
De Masque de chair à Éternel, en passant par BX Vice ou Album fantôme, Scylla construit une discographie riche, traversée par les mêmes obsessions : l’identité, la mémoire, la solitude, la transmission. Chaque projet s’inscrit dans une continuité artistique, sans jamais donner l’impression de répétition.
Scylla n’a jamais cherché la lumière facile. Pourtant, son influence est profonde. Respecté par ses pairs, suivi par un public fidèle, il incarne une autre voie du rap : celle de la durée, de la profondeur, et de la sincérité. Un artiste qui avance à contre-courant, mais dont la voix continue de résonner, longtemps après la dernière mesure.