Marseille, fin des années 1990. IAM règne déjà sur la ville. Mais derrière les micros, quelque chose d’autre est en train de se mettre en place. Des bureaux. Des studios. Des contrats. Des producteurs. Des managers. Des noms qui apparaissent dans les crédits sans jamais apparaître sur les affiches. La Cosca. 361 Records. Al-Chimy Management. Al Khemya Production. À première vue, quatre structures. En réalité, les pièces d’une même énigme.
Car pendant que le public découvre les premiers visages d’une nouvelle génération — Psy 4 de la Rime, Chiens de Paille, L’Algérino — quelqu’un travaille déjà à construire ce qu’il y a derrière eux : une machine capable de repérer les talents, de produire leurs disques, d’organiser leurs carrières et de transformer une scène locale en force nationale.
De 1998 à 2010, les noms changent, les albums s’enchaînent, les carrières explosent. Mais les mêmes structures reviennent, encore et encore, dans les petits caractères des pochettes.
Coïncidence ? Héritage ? Stratégie ?
Pour comprendre comment Marseille est devenue l’une des capitales du rap français, il faut arrêter de regarder la scène.
Et commencer à regarder les coulisses.
Parce que l’histoire la plus importante n’est peut-être pas celle de ceux qui tenaient le micro.
C’est celle de ceux qui tenaient les clés.
Il suffit parfois de retourner un vieux CD. Pas pour revoir la pochette. Pas pour relire le nom de l’artiste. Pour lire ce que personne ne regardait à l’époque : les petits caractères. Quelques lignes à peine, perdues derrière les photos et les logos. Des sociétés. Des producteurs. Des managers. Des labels. Des noms qui, aujourd’hui, ressemblent à des vestiges d’une autre industrie. La Cosca. 361 Records. Al-Chimy Management. Al Khemya Production. Pourtant, à Marseille, au tournant des années 2000, ces noms racontent une révolution silencieuse. Car Internet n’a pas encore changé les règles. Spotify n’existe pas. YouTube n’a pas encore transformé les artistes en médias. Pour sortir un disque, il faut de l’argent, un studio, une équipe, une production, un distributeur, des magasins, de la promotion, des concerts — et savoir naviguer dans une industrie encore largement concentrée à Paris. Alors Marseille choisit une autre stratégie. Puisqu’on ne lui donnera pas les clés de la maison, elle va commencer à construire la sienne. Et derrière IAM, Akhenaton, Psy 4 de la Rime, Chiens de paille ou L’Algérino, une mécanique va progressivement se mettre en place. Une mécanique faite de talents, de réseaux, de structures et de paris. Une scène ne se construit jamais seulement avec ceux qui tiennent le micro. Elle se construit aussi avec ceux qui fabriquent la machine autour.
Quand on raconte l’histoire du rap marseillais, on prononce presque toujours le même nom en premier : IAM. Et pour cause. Le groupe a fait sauter les frontières de Marseille, imposé une ville, un accent, une culture et une autre façon de raconter la France. Mais derrière cette victoire se cache une question beaucoup plus stratégique, presque invisible : et après ? Comment éviter qu’une scène entière ne repose sur un seul groupe ? Comment faire émerger ceux qui viennent derrière sans attendre qu’une maison de disques parisienne daigne leur ouvrir une porte ? Akhenaton, lui, semble avoir compris très tôt que le véritable pouvoir ne consistait pas seulement à réussir — mais à construire ce qui survivrait à sa propre réussite. Alors autour de la musique apparaissent des structures, des équipes, des outils : Côté Obscur, La Cosca, 361 Records. Pas de simples logos à aligner sur une pochette, mais les premières pièces d’une architecture destinée à accompagner d’autres artistes et à donner à Marseille ses propres moyens de production. Le pari est immense : ne plus seulement fabriquer des classiques, mais fabriquer ceux qui les écriront demain. Et c’est précisément là que notre histoire commence. Car derrière IAM, il y a une génération qui attend. Et derrière cette génération, quelqu’un est déjà en train de construire la machine.**
À la fin des années 1990, Akhenaton met en place une structure pensée pour faire émerger des artistes encore inconnus, plutôt que d’attendre qu’ils soient déjà devenus des valeurs sûres. Et ce détail, en apparence administratif, marque en réalité un tournant : 361 Records ne veut pas seulement sortir des disques, il veut prendre des paris. Le principe est simple, presque brutal : attendre qu’un artiste explose, c’est acheter son succès ; l’accompagner avant, c’est participer à sa construction. Très vite, les noms commencent à s’accumuler : Chiens de Paille, Psy 4 de la Rime, L’Algérino. Avec Chiens de Paille, le scénario devient particulièrement révélateur : repéré dès la seconde moitié des années 1990, le groupe bénéficie notamment de l’exposition offerte par la bande originale de Taxi, avant de rejoindre 361 Records et de publier Mille et un fantômes en 2001.
À ce moment-là, quelque chose a changé : on n’est plus simplement en train de parler de la carrière d’un rappeur ou d’un groupe. On est en train d’assister à la naissance d’une filière.
Puis un nom apparaît. Al Khemya. Et derrière ce nom, presque une promesse : transformer la matière, détourner les codes, fabriquer autre chose. Al Khemya Production développé sous l’impulsion d’Akhenaton agit comme un label et un pool de producteurs. Mais pour comprendre son ambition, il faut regarder du côté d’Electro Cypher, sorti en 2000.
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Ici, le rap refuse de rester enfermé dans ses propres frontières : les machines entrent dans la danse, l’électro rencontre le hip-hop, les producteurs prennent le devant de la scène et les racines du mouvement — DJing, danse, samples, expérimentation — redeviennent centrales. Associé à La Cosca et sorti chez Labels, une division de Virgin France, le projet ressemble moins à un simple album qu’à une expérience grandeur nature. Et c’est peut-être là que se révèle la véritable ambition d’Al Khemya : ne pas seulement fabriquer des disques qui se vendent, mais créer un laboratoire où le hip-hop peut encore se réinventer. À Marseille, pendant que l’industrie cherche le prochain tube, certains cherchent déjà le son d’après.
La même année, Akhenaton change de décor — mais pas de méthode. En 2000, il passe derrière la caméra avec Comme un aimant, coréalisé avec Kamel Saleh et tourné au cœur de Belsunce. Et si le film raconte Marseille, sa bande-son raconte quelque chose de plus vaste : hip-hop, soul, musiques italiennes, sonorités corses, Bruno Coulais, Isaac Hayes, Millie Jackson, Marlena Shaw… Les frontières sautent. La musique devient un terrain de collision où les cultures se rencontrent, où les références circulent et où les structures de la galaxie marseillaise changent de rôle selon les projets. Les archives vont jusqu’à faire apparaître La Cosca comme lieu d’enregistrement à Marseille sur un projet lié aux musiques des Rivières Pourpres, tandis qu’Al-Chimy Management est associé à la production exécutive et Al Khemya à la direction artistique. Pris séparément, ce ne sont que des lignes dans des bases de données. Mais dans une enquête, les petits détails sont rarement innocents : ils permettent de suivre les connexions, de reconstituer les réseaux et de comprendre comment, derrière un groupe, un album ou un film, se construisait progressivement une véritable infrastructure culturelle. Le rap n’était plus seulement une musique. Il devenait un point de départ.
29 mars 2001. Akhenaton sort Sol Invictus. Sur la pochette : Un désert. Un palmier. Une montagne. Et surtout, un soleil qui traverse les ténèbres. Rien ne semble laissé au hasard. En 2001, Akhenaton ne choisit pas l’image d’un rappeur triomphant entouré de ses pairs. Il choisit la solitude, l’horizon et la lumière. Le titre signifie “Soleil invaincu”, une référence à l’antique divinité solaire romaine. Sans prétendre que chaque élément de la pochette possède une signification officiellement confirmée, une lecture s’impose : celle d’un homme seul dans l’immensité, mais éclairé par une force qui refuse de disparaître. Le disque ne promet pas de ne jamais connaître l’ombre. Il proclame simplement qu’elle ne gagnera pas.
Mais retournez le disque, ouvrez le livret, lisez les lignes que personne ne regarde. Hostile Records. 361 Records. La Cosca. Al-Chimy Management. Al Khemya Production. Soudain, le disque change de dimension.
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Derrière un artiste, apparaissent un label, une structure de management, une organisation de production et des partenaires industriels. Les crédits attribuent notamment à Al-Chimy une fonction de production exécutive. Ce n’est plus seulement un album : c’est une cartographie du pouvoir autour d’un artiste. Et ce qui frappe, ce n’est pas la présence de plusieurs structures — c’est leur articulation. Chacune occupe une place différente, chacune intervient à un niveau différent, mais toutes participent au même écosystème. Rien d’anormal dans le fonctionnement d’une industrie musicale. Ce qui l’est davantage, c’est de voir cette architecture se développer à Marseille, autour d’une scène qui cherche précisément à ne plus dépendre d’un seul centre de gravité.
Le vrai sujet de Sol Invictus n’est donc peut-être pas seulement ce que l’on entend dans les enceintes. C’est ce que les crédits révèlent entre les lignes : derrière le disque, une machine est désormais en place.
2001. Alors que Sol Invictus expose la vision solitaire d’Akhenaton, un autre disque vient révéler une autre facette de son projet : la transmission. Mille et un fantômes, premier album de Chiens de Paille sur 361 Records, réunit autour du duo plusieurs figures de cette galaxie, dont Akhenaton, Coloquinte et Mic Forcing. Mais derrière les noms et les crédits se joue quelque chose de plus grand. 361 Records sert de passerelle entre une scène qui existe déjà dans les marges et l’industrie du disque. Le label ne se contente pas de publier un groupe : il lui donne un cadre, des moyens, un réseau et la possibilité de transformer une réputation locale en véritable projet discographique. Et c’est peut-être là que se trouve le pari le plus audacieux d’Akhenaton : ne pas miser uniquement sur un artiste capable de devenir une star, mais investir dans tout un terreau capable d’en faire émerger plusieurs. À Marseille, le futur du rap ne se joue donc plus seulement au micro. Il commence à se jouer dans les bureaux, les studios et les crédits des pochettes.
Avril 2002. Akhenaton met en avant Chiens de Paille et Psy 4 de la Rime, qu’il « héberge » sur 361 Records. Derrière cette formule se dessine une stratégie beaucoup plus ambitieuse qu’un simple label : une structure pensée pour accompagner une génération entière. Cette démarche relie La Cosca, Côté Obscur et à l’expérience Electro Cypher, comme autant de pièces d’un même édifice. Avant que les carrières de ces artistes ne deviennent des évidences et que le recul du temps ne transforme les faits en légende. Un mot résume alors particulièrement bien cette philosophie : « poulains ». Derrière ce terme, une idée simple, mais redoutablement efficace : utiliser sa propre lumière pour éclairer ceux qui arrivent derrière.
Puis vient le moment où le pari cesse d’être une promesse pour devenir une preuve. 2002. Psy 4 de la Rime sort Block Party sur 361 Records. Le groupe que l’on présentait hier comme « la relève » franchit alors une frontière décisive : il n’est plus seulement le talent que l’on accompagne, il devient un acteur capable de peser par lui-même. Et c’est là que l’histoire devient particulièrement intéressante. Car une structure de développement ne révèle sa véritable réussite que lorsque ceux qu’elle a accompagnés commencent à voler de leurs propres ailes. Le système ne produit plus seulement des artistes : il produit des artistes capables, à leur tour, de créer des réseaux, des équipes, des projets et leur propre économie. Autrement dit, la machine commence à fabriquer ceux qui pourront demain construire d’autres machines. Et si le véritable héritage de 361 Records se trouvait précisément là ? Ne pas garder les artistes sous son toit, mais leur apprendre à construire le leur.
À mesure que les projets s’accumulent, 361 Records cesse d’être un simple label : il devient une signature, un repère, presque un point de convergence de la scène marseillaise. Dans son sillage, plusieurs générations et plusieurs esthétiques commencent à se croiser, tandis que l’ambition initiale — faire émerger des artistes — change d’échelle. Peu à peu, un véritable écosystème se dessine. Mais pour comprendre cette mécanique, il faut éviter un raccourci devenu trop facile : non, tout n’est pas “La Cosca”. Les structures ne se confondent pas ; elles remplissent des fonctions différentes et leurs passerelles évoluent selon les projets. La Cosca est comme une maison d’édition, 361 Records comme label, Al Khemya comme structure et pool de producteurs, tandis qu’Al-Chimy Management apparaît dans les crédits liés au management et à la production exécutive. Quatre noms, donc, mais pas quatre synonymes. Ce qui fait la force du système, ce n’est pas leur confusion : c’est précisément leur articulation.
Puis, un nouveau visage apparaît. L’Algérino. Akhenaton le repère, le signe sur 361 Records et, en avril 2005, Les Derniers seront les premiers arrive dans les bacs. Le disque ne ressemble pas seulement à un premier album : il ressemble à un passage de témoin. La Fnac le présente alors comme la nouvelle sortie du label d’Akhenaton et souligne l’identité marseillaise du jeune rappeur. Mais c’est surtout la liste des invités qui raconte l’histoire. Akhenaton. Soprano. Psy 4 de la Rime. IAM. Et au milieu, le titre « M.A.R.S », véritable photo de famille où se croisent L’Algérino, IAM et Psy 4.
En quelques morceaux, tout un écosystème apparaît : les pionniers, la génération qui monte, et ceux qui s’apprêtent à prendre le relais. Une ville, plusieurs générations, une même scène. La relève marseillaise n’est plus une promesse : elle est déjà là.
La même année, Psy 4 de la Rime change de dimension avec Enfants de la Lune. Le deuxième album confirme que le succès du premier n’avait rien d’un accident : Marseille n’a plus seulement des groupes prometteurs, elle compte désormais plusieurs artistes capables de s’imposer à l’échelle nationale. Et surtout, une nouvelle génération commence à comprendre les règles du jeu. En 2006, Le Monde souligne que les artistes marseillais ont dû « se prendre en main », en présentant IAM comme l’un des modèles de cette émancipation et 361 Records comme un label indépendant majeur de la scène française, avec notamment Psy 4 de la Rime, Chiens de Paille, Saïd et L’Algérino dans son orbite. Mais le plus révélateur est ailleurs : Akhenaton reconnaît alors que l’équipe ne peut pas « parrainer toute la scène » et qu’elle a atteint sa capacité maximale. Le paradoxe est posé : le modèle fonctionne tellement bien qu’il ne peut plus tout absorber. Et cette limite va produire un effet inattendu : au lieu de ralentir la scène marseillaise, elle va contribuer à la faire éclater en une multitude de nouveaux projets, de nouvelles structures et de nouvelles trajectoires. Le système arrive à saturation — et c’est précisément à ce moment-là que Marseille commence à se multiplier.
C’est peut-être là que se joue le véritable basculement. Car lorsque les artistes commencent à créer leurs propres structures, le modèle imaginé autour de 361 Records cesse peu à peu d’être centralisé : il devient contagieux. Le Monde observe notamment que les membres de Psy 4 de la Rime commencent à leur tour à investir dans leurs propres structures. Et c’est là que la réussite change de définition. Elle ne se mesure plus seulement aux disques vendus ou aux artistes signés par 361 Records, mais à ce que ces artistes deviennent une fois qu’ils ont appris les codes du système. Créer. Produire. Manager. Investir. Transmettre. Le label n’est plus seulement une destination : il devient une école. Et quand ceux qui ont appris commencent à transmettre à leur tour, un modèle économique devient un modèle culturel.
Akhenaton revient avec Soldats de fortune. En 2006, l’album sort chez 361 Records, et les archives de médiathèques comme les crédits disponibles racontent une nouvelle fois la densité de la famille artistique marseillaise, avec notamment Psy 4 de la Rime et Sako de Chiens de Paille autour du projet. Mais le titre de l’album résonne presque comme un résumé de l’époque : Soldats de fortune. Car derrière cette image de combattants isolés, la réalité a changé. Ces artistes ne sont plus seuls sur le front. Ils ont des producteurs, des studios, des équipes, des structures, des partenaires, des catalogues — et surtout, des connexions. Ce qui s’est construit dépasse désormais les trajectoires individuelles. Marseille n’est plus seulement une ville qui produit des rappeurs : elle a appris à fonctionner comme une scène.
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Puis l’industrie change — et avec elle, les règles du jeu. Le home studio se démocratise, les coûts baissent, les artistes gagnent en autonomie. À Marseille, une multitude de structures commence alors à émerger, comme si toute une génération avait compris qu’elle pouvait désormais produire, enregistrer et développer ses projets sans attendre qu’on lui ouvre une porte. Et c’est là que se révèle le paradoxe du modèle imaginé quelques années plus tôt par Akhenaton : en transmettant ses méthodes, ses réseaux et ses réflexes, 361 Records a contribué à rendre possible sa propre dilution. Ce qui devait être un centre devient un point de départ. Ce qui était un modèle devient une méthode. Et toute transmission réussie finit par produire ce phénomène : à force d’apprendre aux autres à avancer seuls, le maître devient moins indispensable.
Psy 4 de la Rime poursuit son ascension avec Les Cités d’or, dans une trajectoire toujours associée à 361 Records. Mais à ce stade, le label raconte déjà bien plus qu’une succession de sorties : il est devenu la trace d’une période où Marseille a appris à transformer son énergie artistique en véritable écosystème. Et surtout, les trajectoires commencent à se séparer. Soprano, Alonzo, Vincenzo, L’Algérino : chacun avance désormais vers son propre horizon, avec ses codes, ses équipes et ses ambitions. Ce qui avait commencé comme une dynamique collective se transforme en une multiplication de parcours individuels. Le réseau ne disparaît pas : il change de forme. Il devient une constellation.
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Puis Internet accélère tout. Le rapport entre l’artiste et son public change de vitesse. Les plateformes numériques bouleversent progressivement la distribution, les blogs prennent une place croissante face à la presse spécialisée, YouTube devient une vitrine incontournable et les artistes peuvent désormais diffuser leur musique sans attendre le feu vert de la télévision. Le modèle imaginé à la fin des années 1990 semble soudain appartenir à une autre époque. Pourtant, derrière la révolution technologique, une idée demeure intacte : posséder son outil, contrôler son espace, construire son propre circuit. Et c’est précisément ce que la galaxie marseillaise avait commencé à expérimenter bien avant que le numérique ne rende cette stratégie accessible au plus grand nombre. La technologie change les règles. Mais Marseille avait déjà compris le principe.
Un dernier exemple permet de mesurer la profondeur de cette continuité. Sur Conte de la frustration, le projet d’Akhenaton pensé autour d’un film musical, les crédits font apparaître Al-Chimy Management au management, Al-Chimy Management / La Cosca à la production exécutive, tandis qu’Akhenaton est lui-même crédité à la production. Neuf ans après les premiers grands projets de cette galaxie, les mêmes noms réapparaissent, mais pas nécessairement aux mêmes endroits : les fonctions se sont spécialisées, les rôles se sont affinés, l’organisation s’est installée dans le temps. Cela ne signifie pas qu’une seule structure contrôlait toute l’activité. Cela raconte quelque chose de plus précis — et finalement de plus intéressant : autour d’Akhenaton, plusieurs entités professionnelles ont appris à fonctionner ensemble, chacune avec son rôle, ses compétences et ses frontières. Pas un empire monolithique, donc. Un écosystème organisé. Et historiquement, c’est bien plus révélateur.
En 2010, la révolution numérique n’est plus une promesse : elle est en train de changer les règles du jeu. Les anciens modèles de labels se fragilisent, le streaming commence à redessiner l’économie de la musique et les artistes disposent d’outils qui leur permettent de produire, diffuser et promouvoir leur travail avec une autonomie nouvelle. Marseille entre alors dans une autre époque. Le système construit au tournant des années 2000 n’a plus exactement la même fonction, mais son héritage est devenu impossible à ignorer : dans les carrières, dans les méthodes, dans les labels créés par les artistes, dans les réseaux qu’ils ont bâtis. Une idée autrefois presque révolutionnaire devient progressivement une évidence : un rappeur peut être son propre producteur, son propre patron, et même construire toute une équipe autour de lui. Vingt ans plus tôt, cette liberté n’allait pas de soi. À Marseille, certains avaient commencé à l’expérimenter avant que le numérique ne la rende presque normale.
Il serait facile de raconter cette histoire comme celle d’un mystérieux « empire » marseillais. Mais le mot est trompeur. Les sources dessinent quelque chose de plus subtil : une constellation de structures aux fonctions différentes, reliées par des artistes, des collaborations et une vision commune autour d’Akhenaton. Au centre, 361 Records, qui accompagne notamment Chiens de Paille, Psy 4 de la Rime et L’Algérino. À côté, La Cosca, structure éditoriale et bannière majeure de cet univers ; Al Khemya Production, tournée vers les producteurs et l’expérimentation ; Al-Chimy Management, présente notamment dans les crédits liés au management et à la production exécutive. Et autour de ces structures gravite toute une génération : IAM, Chiens de Paille, Psy 4 de la Rime, L’Algérino, Freeman, Saïd, mais aussi des producteurs, DJs, auteurs et techniciens. Ce n’est donc pas un empire avec un centre unique. C’est un écosystème avec plusieurs portes d’entrée. Et c’est précisément cette architecture qui a permis à la dynamique marseillaise de durer, de se renouveler et surtout de se transmettre.
C’est ici que l’histoire devient presque ironique. Un label se mesure habituellement à son catalogue, à ses ventes, à ses certifications, à la longévité de ses artistes. Mais comment évaluer une structure dont l’une des plus grandes réussites consiste précisément à voir ses artistes partir construire leur propre chemin ? Le succès devient alors beaucoup plus difficile à compter. Il ne se mesure plus seulement en disques vendus, mais en transmission. Akhenaton n’a pas simplement participé à produire des albums : il a contribué à transmettre une autre manière de penser une carrière, de construire une équipe, de maîtriser ses outils et de créer ses propres structures. Puis les membres de Psy 4 commencent à développer leurs propres projets, et le modèle franchit un cap décisif : il sort du cercle initial pour se reproduire ailleurs. La Cosca n’a plus besoin d’être partout. L’idée, elle, l’est déjà.
On a longtemps raconté le rap marseillais comme une succession de classiques : IAM, Psy 4 de la Rime, Chiens de Paille, L’Algérino. Mais une scène musicale ne naît jamais uniquement de ceux qui occupent le devant de la scène. Elle se construit dans l’ombre : par ceux qui enregistrent, financent, managent, distribuent, produisent, prennent des risques et transmettent. Et lorsqu’on remonte les crédits, que l’on suit les structures et que l’on observe les trajectoires, une autre histoire apparaît. Une histoire d’infrastructure. Derrière les albums, il y avait des outils, des équipes, des réseaux et une manière nouvelle de penser l’indépendance. C’est peut-être là que réside le véritable héritage de La Cosca et de toute la galaxie qui l’entoure : pas seulement avoir contribué à sortir des disques, mais avoir montré qu’une ville pouvait commencer à fabriquer sa propre industrie culturelle. Et ça, aucun classement ne peut vraiment le mesurer.
Aujourd’hui, mettre un morceau en ligne prend quelques minutes. Créer un label ne nécessite plus forcément un bureau, distribuer un disque ne demande plus une armée de logisticiens et construire un public ne dépend plus uniquement de la radio. Mais il y a vingt-cinq ans, rien de tout cela n’allait de soi. À Marseille, il fallait donc commencer par construire les outils avant de pouvoir s’en servir : La Cosca, 361 Records, Al-Chimy Management, Al Khemya Production. Leurs histoires ne se confondent pas, leurs fonctions ne sont pas interchangeables et leurs trajectoires ne suivent pas une ligne droite. Mais mises bout à bout, elles racontent une même ambition : créer les conditions de l’indépendance. Et peut-être que la plus grande réussite de cette génération n’est pas d’avoir produit quelques classiques. C’est d’avoir transmis une idée : un artiste peut aussi construire son propre outil, son propre réseau, son propre avenir. Alors, la prochaine fois que vous réécouterez Block Party, Mille et un fantômes, Les Derniers seront les premiers, Enfants de la Lune ou Soldats de fortune, ne regardez pas seulement le nom affiché en grand sur la pochette. Retournez le disque. Regardez les crédits. Parce que l’histoire du rap français ne s’écrit pas uniquement en lettres capitales sur le devant des albums. Elle se raconte aussi dans les petits caractères au dos.