Il avait le public, les concerts, les clips, une équipe, des morceaux qui tournaient sur Skyrock et même une première partie de Rohff. En 2014, Criks semblait avoir toutes les cartes en main pour franchir un cap. Pourtant, son nom s’est progressivement effacé du paysage du rap français. Retour sur l’histoire d’un rappeur d’Épinay-sur-Seine qui avait pourtant commencé à construire quelque chose de sérieux.
Il existe une catégorie d’artistes particulièrement fascinante dans l’histoire du rap français.
Ceux qui ont été à deux doigts de passer un cap.
Pas forcément ceux qui ont vendu des centaines de milliers d’albums. Pas forcément ceux dont le nom apparaît aujourd’hui dans toutes les rétrospectives.
Mais ceux qui, pendant quelques mois ou quelques années, ont donné l’impression que quelque chose était en train de se produire.
Criks fait partie de ceux-là.
Né le 6 octobre 1990, son histoire commence à Épinay-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis.
Avant les réseaux sociaux et les plateformes de streaming, beaucoup de carrières rap commençaient de manière beaucoup plus artisanale.
Un quartier.
Un studio.
Un grand frère.
Quelques CD gravés.
Et surtout, beaucoup de travail.
Pour Criks, tout commence dans le quartier de La Source, à Épinay-sur-Seine.
Le rappeur commence à écrire et enregistrer très jeune. Dans une publication municipale consacrée aux talents locaux, il raconte avoir commencé à faire des morceaux dès l'âge de 11 ans. C'est également dans son quartier qu'il rencontre le rappeur Waxo, plus âgé que lui, qui l'accompagne dans ses premiers enregistrements.
Une première rencontre qui va compter.
Car Criks ne se contente pas de rapper dans son coin.
Très vite, il cherche à faire écouter ses morceaux.
Et surtout à monter sur scène.
À partir de 14 ans, Criks commence à participer aux événements hip-hop organisés à Épinay-sur-Seine.
Festival hip-hop de la Fête de la musique, soirées Spin'art, fêtes de quartier…
Le jeune rappeur se construit progressivement un public local.
Puis vient une nouvelle étape.
À la fin des années 2000, il forme avec Mexo et Rhino le groupe MC Acharnés.
Le trio enregistre et multiplie les morceaux.
Deux titres, notamment, commencent à circuler au-delà des frontières d'Épinay : « Ça vient de chez nous » et « Écoute mon flow ».
Le groupe finit cependant par se séparer.
Pas de clash spectaculaire.
Pas de guerre médiatique.
Simplement la réalité de nombreux groupes de rap de l'époque : chacun travaille à côté, les envies évoluent et le temps manque.
Criks continue seul.
Et c'est probablement à ce moment-là que son histoire devient vraiment intéressante.
Le Criks de cette période est encore très loin du rappeur accompagné par des structures professionnelles.
Il fabrique ses morceaux et distribue lui-même ses CD dans la rue.
Une méthode presque anachronique aujourd'hui, mais qui rappelle la manière dont une génération entière de rappeurs s'est construite.
Le but est simple :
faire tourner le son.
Puis Internet change progressivement la donne.
Criks commence à diffuser ses morceaux sur les réseaux sociaux et construit autour de lui une communauté qu'il baptise la Criks Family.
Son identité devient alors plus claire.
Il ne veut pas seulement être un rappeur.
Il veut créer un univers autour de son nom.
T-shirts, réseaux sociaux, clips, concerts, teasing…
En 2014, la municipalité d'Épinay décrit un artiste qui a déjà compris les nouveaux codes de la communication musicale.
Avant même son premier album, plusieurs morceaux commencent à circuler.
Parmi eux, « Le tour de la tess en GP800 ».
Le morceau devient l'un de ses titres emblématiques de cette période.
Autrement dit, quelque chose est en train de prendre.
Et ce n'est plus uniquement à Épinay.
Autre morceau important de cette période : « 93 Criminel ».
Le titre revendique frontalement son appartenance à la Seine-Saint-Denis.
Épinay-sur-Seine, La Source, le 93…
Criks transforme son environnement en matière première.
Il ne cherche pas à masquer son origine.
Au contraire, il en fait une partie centrale de son identité artistique.
Le morceau apparaît d'ailleurs sur Le Calme avant la tempête, projet de 11 titres qui doit installer définitivement le personnage.
Et puis arrive un moment particulièrement important.
Février 2014. Épinay-sur-Seine.
Criks assure la première partie de Rohff à l'Espace Lumière.
Pour un rappeur local, le symbole est énorme.
Rohff fait alors partie des poids lourds du rap français.
Et surtout, Criks joue chez lui, devant un public qui le connaît déjà.
Une chronique de l'époque raconte une véritable ferveur autour du jeune rappeur et souligne son aisance sur scène.
La municipalité d'Épinay revient elle aussi sur cette soirée et présente cette première partie comme une étape importante dans la carrière du jeune artiste.
Criks ne se contente donc plus de sortir des morceaux.
Il commence à avoir une histoire.
Le parcours ne se limite d'ailleurs pas à la Seine-Saint-Denis.
Criks se produit également en Suisse et gagne progressivement de l'expérience sur scène.
C'est dans cette période qu'il commence à être entouré par plusieurs personnes qui participent à la construction de son projet.
La Criks Family devient alors bien plus qu'un hashtag.
C'est son public.
Son entourage.
Son équipe.
Les personnes qui suivent les concerts, les clips et les sorties.
Une petite structure qui donne au rappeur l'impression d'être en train de bâtir quelque chose de durable.
Et cette fois, les professionnels commencent à regarder.
C'est probablement l'élément qui permet de mesurer à quel point Criks était alors proche d'un véritable changement de dimension.
Son projet est accompagné par Believe Digital et Addictive Music.
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Le mini-album Le Calme avant la tempête, composé de 11 titres, doit alors permettre au rappeur de franchir une nouvelle étape.
Le projet est annoncé en téléchargement sur les principales plateformes et même en vente physique, notamment à Auchan-L'Ilo à Épinay.
Pour un artiste issu de La Source, le chemin parcouru est considérable.
Quelques années plus tôt, Criks distribuait ses propres CD dans la rue.
Désormais, son projet bénéficie d'une distribution professionnelle.
Le gamin d'Épinay est en train de passer dans une autre catégorie.
C'est ici que l'histoire de Criks devient particulièrement intéressante.
Parce que lorsqu'on replonge dans les archives de cette période, on retrouve tous les ingrédients d'une carrière qui semblait pouvoir décoller.
Un public.
Des morceaux.
Des clips.
Des concerts.
Une identité.
Une communauté.
Des médias.
Une première partie de Rohff.
Une présence sur Skyrock.
Et un accompagnement professionnel.
Pourtant, le nom de Criks n'a pas connu la trajectoire nationale que certains pouvaient imaginer à l'époque.
Et c'est précisément là qu'il faut éviter d'inventer une conclusion.
Les sources disponibles permettent de documenter son ascension jusqu'en 2014, mais elles ne permettent pas d'expliquer avec certitude pourquoi cette dynamique ne s'est pas transformée en carrière nationale durable.
C'est peut-être justement ce qui rend son parcours si représentatif.
On parle beaucoup des classiques.
Des albums devenus cultes.
Des artistes qui ont réussi.
Mais beaucoup moins de ceux qui ont connu leur moment avant de disparaître progressivement du radar.
Criks appartient à cette histoire parallèle.
Celle des artistes qui ont connu le buzz sans forcément connaître la longévité.
Des rappeurs qui remplissaient des petites salles, faisaient parler d'eux sur les réseaux et voyaient leurs morceaux circuler, avant que le cycle médiatique ne passe à autre chose.
Et cette histoire est essentielle pour comprendre le rap français.
Parce qu'un mouvement musical ne se construit pas uniquement avec ses stars.
Il se construit aussi avec des centaines d'artistes qui tentent leur chance.
Certains deviennent des légendes.
D'autres restent dans les archives.
Aujourd'hui, Épinay-sur-Seine est régulièrement citée parmi les villes qui ont contribué à l'histoire du hip-hop français.
Et Criks en est une illustration particulièrement intéressante.
La ville elle-même le présentait comme un artiste « 100 % d'Épinay », construit dans son quartier et porté par un public local.
Son histoire n'est peut-être pas celle d'un rappeur devenu millionnaire ou d'un artiste ayant marqué durablement les charts.
Mais elle raconte quelque chose de beaucoup plus vaste.
Celui d'un gamin de La Source qui a commencé à rapper à 11 ans, qui a monté un groupe avec ses potes, distribué ses propres CD, conquis les scènes d'Épinay, construit sa Criks Family, assuré la première partie de Rohff et décroché un accompagnement professionnel.
Et puis le temps a fait son travail.
Le rap français a continué d'avancer.
De nouveaux visages sont arrivés.
De nouveaux codes sont apparus.
Les anciens buzz ont été remplacés par de nouveaux.
Mais dans les archives d'Épinay, une trace demeure.
Celle d'un rappeur qui, pendant un moment, avait réellement le vent dans le dos.
Et peut-être que la vraie question n'est finalement pas :
« Pourquoi Criks n'est-il pas devenu une star ? »
Mais plutôt :
« Combien de Criks le rap français a-t-il oubliés ? »