Dans l’histoire du rap français, certains artistes ont bâti des carrières longues et jalonnées d’albums. D’autres, au contraire, ont marqué leur époque presque sans discographie. East appartient à cette seconde catégorie. Mort en 1996 à seulement 26 ans, le rappeur franco-togolais a laissé derrière lui quelques freestyles, des apparitions sur mixtapes et un EP posthume devenu culte. Pourtant, pour toute une génération du hip-hop hexagonal, son nom reste celui d’un MC exceptionnel.
Sa voix, haute et limpide, était immédiatement reconnaissable. Ses placements rythmiques — comparés à des appuis de basketteur — étaient d’une précision remarquable. À cela s’ajoutaient un vocabulaire riche, un sens du phrasé musical et une capacité rare à transmettre un discours.
Né Olivier Kponton le 15 décembre 1969 à Paris, East grandit entre la France et l’Afrique de l’Ouest. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, il vit au Nigeria. Parfaitement bilingue, il commence naturellement à rapper en anglais, influencé par les figures majeures du rap new-yorkais des années 1990, de Biggie à Nas en passant par Mobb Deep.
Sa carrière débute très tôt. En 1990, il apparaît sur le titre « Le rap, ça tape », aux côtés de Reef-T. À une époque où le rap français cherche encore son identité, East fait déjà preuve d’une maîtrise impressionnante.
Avant même d’être reconnu comme rappeur, East s’était fait un nom dans une autre discipline du hip-hop : le graffiti. Adolescent, il tague le nom EAST sur les murs pour représenter Pantin, dans l’est parisien. Il appartient alors au crew TCS (The Criminal Syndicat).
La culture hip-hop, au début des années 1990, n’est pas encore une industrie. Le graffiti n’est pas du « street art », le rap passe rarement en club et encore moins à la radio. Ceux qui s’y consacrent parlent plutôt de « mouvement » que de « game ».
C’est sur un terrain de basket qu’East rencontre celui qui deviendra son alter ego : DJ Cut Killer. Entre les deux hommes, le lien est immédiat. Ensemble, ils forment un tandem emblématique de la scène parisienne.
East devient rapidement le maître de cérémonie du Cut Killer Show sur Radio Nova, où il anime interviews et freestyles. Sa voix devient familière aux auditeurs du hip-hop français. Dans un contexte où les studios sont rares et coûteux, la radio et les mixtapes constituent les principaux moyens de diffusion.
C’est également Cut Killer qui convainc East de se concentrer sur le français. Le rap hexagonal est en train de trouver sa langue, et East décide de s’y consacrer pleinement.
Durant la première moitié des années 1990, East multiplie les collaborations. Il croise la route d’Alliance Ethnik, de La Cliqua, de Dee Nasty et d’IAM. Il participe notamment à la compilation Deenastyle avec le morceau « Here We Come » et pose sur le projet A Finest Fusion of Black Tempo.
Il fait aussi les premières parties de groupes importants et apparaît même brièvement au cinéma dans le film Métisse en 1993.
En parallèle, il prépare ce qui doit devenir son premier album solo. L’histoire semble prête à s’écrire.
Le 3 février 1996, alors qu’il se rend à Radio Nova pour le Cut Killer Show, East est victime d’un accident de scooter dans le 10ᵉ arrondissement de Paris. La chaussée est glissante à cause de la pluie. Le rappeur perd le contrôle de son véhicule et meurt à l’hôpital.
Il avait 26 ans.
Sa disparition intervient au moment même où sa carrière atteint sa maturité artistique. Quelques jours plus tard, il devait se rendre à Marseille pour enregistrer sur L’École du Micro d’Argent, le futur classique d’IAM.
La même année, IAM tient à faire apparaître sa voix sur l’album L'École du Micro d’Argent. À partir d’un freestyle enregistré sur Radio Nova, Cut Killer reconstitue un couplet pour le morceau « L’Enfer », devenu l’un des titres les plus marquants du rap français.
La carrière d’East aura duré à peine six ans. Elle laisse très peu de traces officielles : quelques morceaux, des freestyles radio et des apparitions sur mixtapes.
Mais pour ceux qui ont connu cette époque, son souvenir reste intact. East représentait une forme pure du hip-hop : spontanée, passionnée, sans calcul.
Sorti en 1997 sur le label Double H Productions, le maxi EP Eastwoo constitue un hommage poignant à East, disparu l’année précédente. Conçu par son ami et partenaire Cut Killer, le projet rassemble plusieurs acapellas du rappeur enregistrés de son vivant, autour desquels viennent poser des artistes qui l’avaient côtoyé et respecté dans le mouvement hip-hop. On y retrouve notamment Fabe, IAM, Daddy Lord C, Kohndo ou encore Eros, qui adaptent leurs textes aux thèmes et à l’esprit d’East. Bien plus qu’un simple disque posthume, Eastwoo agit comme une trace sonore de la voix et du talent du MC, permettant de préserver la mémoire d’un rappeur dont la carrière prometteuse fut brutalement interrompue. Aujourd’hui encore, ce maxi est considéré comme un objet culte du rap français des années 1990.
Chaque année en février, Cut Killer rend hommage à son partenaire disparu dans ses émissions radio. Comme un rituel pour rappeler que certaines voix ne disparaissent jamais vraiment.
Car si East n’a presque rien publié de son vivant, il a laissé autre chose : une empreinte indélébile dans la mémoire du rap français, comparable à un tag au Posca sur un mur de la ville — simple, direct, et impossible à effacer.