Comment un groupe français capable de réunir Diamond D, Buckwild, Da Beatminerz et un membre du Wu-Tang Clan a-t-il pu disparaître de l'histoire du rap ?
Mais il existe un nom qui revient systématiquement chez les vrais passionnés des années 90. Un groupe dont les anciens parlent avec respect, dont les disques deviennent des objets de collection, et qui continue de fasciner ceux qui découvrent son histoire.
Ce groupe, c'est Afro Jazz.
Et son parcours ressemble presque à un scénario de film.
Début des années 90.
À Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, mais aussi entre la Seine-et-Marne et les studios improvisés de la région parisienne, trois rappeurs décident de monter un collectif.
Daddy Jokno.
Jaeyez.
Robo.
Leur ambition dépasse largement le simple rap.
Leur objectif est de défendre une identité afro, de créer une musique nourrie de jazz, de soul et de hip-hop, tout en gardant un lien fort avec l'Afrique.
À une époque où Internet n'existe pas, où personne ne parle de streaming et où les majors regardent encore le rap avec méfiance, ils enregistrent leurs premières cassettes et écument toutes les scènes possibles.
Saint-Denis.
Châtelet-Les Halles.
Les soirées zouk.
Les open mics.
Partout où un micro est disponible.
Comme souvent dans les plus belles histoires du rap, tout bascule grâce à une rencontre.
Le leader de NTM est immédiatement séduit.
Il leur propose d'assurer la première partie du groupe au Bataclan pendant la tournée de Paris sous les bombes.
Pour un jeune groupe inconnu, c'est comme gagner à la loterie.
Le bouche-à-oreille explose.
Très vite, ils signent chez Island Records, sous la direction de Sébastien Farran, celui qui accompagne déjà NTM.
Le rêve devient réalité.
En 1997, alors que le rap français commence tout juste à prendre son envol, Afro Jazz s'envole... pour New York.
Pas pour faire quelques photos.
Pas pour tourner un clip.
Pour enregistrer un véritable album.
Et là, les crédits donnent encore le vertige près de trente ans plus tard.
Diamond D.
Buckwild.
Da Beatminerz.
À eux seuls, ces producteurs ont façonné le son de la côte Est américaine.
Mais Afro Jazz ne s'arrête pas là.
Le groupe réussit même à enregistrer un morceau avec Ol' Dirty Bastard, membre mythique du Wu-Tang Clan.
À l'époque, ce genre de collaboration entre un groupe français et une légende du rap américain est presque inimaginable.
Aujourd'hui encore, très peu d'artistes français peuvent se vanter d'un tel casting.
Quand on réécoute Afrocalypse, une chose saute aux oreilles.
Le disque sonne international.
Bien avant que les collaborations entre artistes français et américains deviennent fréquentes, Afro Jazz construisait déjà ce pont entre Paris et New York.
Le groupe mélange jazz, boom bap, influences africaines et productions américaines avec une facilité déconcertante.
Ce qui paraît naturel aujourd'hui était presque révolutionnaire en 1997.
Alors que beaucoup imaginent Afro Jazz devenir un poids lourd du rap français, Daddy Jokno quitte le groupe après le premier album.
Jaeyez et Robo poursuivent l'aventure et publient AJ-1 : Révélation en 1999.
Mais la magie n'opère plus de la même manière.
Le groupe disparaît progressivement.
Sans scandale.
Sans clash médiatique.
Simplement dans le silence.
Jaeyez rejoint ensuite le label B.O.S.S. de JoeyStarr.
On le retrouve sur plusieurs projets devenus cultes, des compilations aux bandes originales de films comme Yamakasi, Old School ou Féroce.
Un album solo est annoncé.
Les fans l'attendent.
Il ne sortira jamais.
Le trésor caché du rap français
Aujourd'hui, Afro Jazz est devenu ce que les amateurs de hip-hop adorent appeler une pépite cachée.
Le groupe n'a sorti que trois projets majeurs :
Mais leur influence dépasse largement leur discographie.
Ils ont ouvert une porte entre la France et New York.
Ils ont prouvé qu'un groupe français pouvait travailler avec les meilleurs producteurs américains sans perdre son identité.
Ils ont proposé un rap métissé, ambitieux et profondément musical, bien avant que cette esthétique ne revienne au premier plan.
Aujourd'hui, à l'heure où les collectionneurs s'arrachent les vinyles des années 90 et où les algorithmes remettent en lumière les classiques oubliés, une question revient de plus en plus souvent :
Et si Afro Jazz avait simplement eu dix ans d'avance sur tout le monde ?