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Il y a les rappeurs qui empilent les disques d'or. Ceux qui dominent les plateformes de streaming. Et puis il y a ceux dont l'héritage dépasse largement les chiffres. Des artistes qui influencent leurs pairs, marquent durablement une génération et continuent d'être cités des années après leur dernier album. Nessbeal fait incontestablement partie de cette catégorie. 

Depuis près de vingt ans, le rappeur du Val-de-Marne s'est imposé comme l'une des plumes les plus singulières du rap français. Son écriture, dense, mélancolique et imagée, a traversé les époques sans jamais perdre de sa force. Pourtant, malgré une discographie saluée par les amateurs et le respect unanime de nombreux rappeurs, il n'a jamais bénéficié de la reconnaissance médiatique accordée à certains de ses contemporains. 

Un paradoxe qui soulève une question : comment un artiste aussi influent peut-il rester à ce point sous-estimé ? Et si, finalement, Nessbeal était le rappeur le plus sous-coté de l'histoire du rap français ? 

Une plume que personne n'écrivait comme lui 

À la fin des années 90, le rap français change de visage. Les uns misent sur la technique, les autres sur les récits de rue. Au milieu de cette effervescence, Nessbeal choisit une troisième voie : celle de l'écriture. Là où beaucoup cherchent la punchline qui frappe instantanément, lui construit des textes qui se dévoilent au fil des écoutes. Métaphores, doubles lectures, images saisissantes… chaque morceau ressemble à un puzzle dont le sens se révèle avec le temps. 

Avant de devenir l'une des plumes les plus respectées du rap français, Nessbeal fait ses armes au sein de Dicidens, un groupe fondé au milieu des années 90 avec Koryas et Zesau. À une époque où le rap hexagonal est en pleine effervescence, le trio se forge une solide réputation dans l'underground grâce à des textes bruts, une identité forte et un rap sans concession. Les différents maxis, puis l'album HLM Rézidants en 2004, posent les bases de ce qui deviendra la signature de Nessbeal : une écriture dense, des images percutantes et une authenticité qui tranche avec les codes de l'époque. Bien avant sa carrière solo, ceux qui suivaient Dicidens avaient déjà compris qu'un auteur hors norme était en train d'émerger. 

Nessbeal ne décrit pas seulement la rue. Il raconte ses cicatrices, ses silences et les blessures invisibles qu'elle laisse derrière elle. Son rap est moins dans la démonstration que dans la sensation. Une écriture froide, mélancolique, presque cinématographique, qui tranche avec les standards de l'époque. 

Lorsque La Mélodie des briques paraît en 2006, le projet ne fait pas exploser les compteurs. Mais il marque les esprits. Année après année, l'album devient un classique incontournable, celui que les passionnés continuent de redécouvrir et que de nombreux rappeurs citent encore comme une référence. Pendant que l'industrie court après les tubes, Nessbeal bâtit une œuvre. Et c'est précisément ce qui lui permet de traverser les générations sans jamais perdre de sa force. 

Nessbeal La Mélodie des briques

Il aurait pu surfer sur le succès... il a préféré suivre sa route 

Au début des années 2000, intégrer le 92I, c'est entrer dans l'un des cercles les plus influents du rap français. Nessbeal y côtoie Booba, Mala, Sir Doum's et participe aux premiers chapitres d'une aventure qui marquera durablement le paysage du rap hexagonal. Pour beaucoup, une telle proximité aurait été le raccourci idéal vers la célébrité. 

Mais Nessbeal n'a jamais été un artiste de raccourcis. 

Convaincu que sa carrière n'évolue pas comme il l'espérait, il prend une décision que peu auraient osé : quitter le collectif pour suivre sa propre vision. Un choix à contre-courant, risqué, presque incompréhensible à l'époque. Pourtant, c'est ce virage qui façonnera son identité. Là où d'autres auraient privilégié l'exposition médiatique, lui choisit la liberté artistique. Une décision qui lui coûtera sans doute en visibilité, mais qui fera de lui, au fil des années, l'un des rappeurs les plus respectés pour son intégrité et la cohérence de son œuvre. 

Une discographie qui vieillit comme les grands classiques

La Mélodie des briques. Rois sans couronne. NE2S. Sélection naturelle. Peu de rappeurs peuvent aligner une discographie aussi cohérente. Plus de quinze ans après leur sortie, ces albums continuent d'être redécouverts, disséqués et recommandés par les passionnés de rap français. Là où certains classiques des années 2000 ont fini par prendre la poussière, ceux de Nessbeal semblent avoir échappé au temps. 

Le sommet de cette période reste sans doute NE2S. Porté par des titres devenus incontournables comme Ça bouge pas ou À chaque jour suffit sa peine, l'album offre à Nessbeal son plus grand succès commercial et prouve qu'un rap exigeant peut aussi trouver son public. Mais les chiffres ne racontent qu'une partie de l'histoire. 

Nessbeal NE2S

La véritable force de cette discographie, c'est sa longévité. Les textes n'ont rien perdu de leur impact, les productions conservent leur identité et les thèmes abordés résonnent encore aujourd'hui. Dans un rap où les tendances évoluent à une vitesse folle, les albums de Nessbeal continuent de traverser les générations. Un signe qui ne trompe jamais : les projets qui vieillissent le mieux sont souvent ceux qui avaient plusieurs années d'avance. 

Le silence qui a créé une légende

En 2011, tout semble enfin s'aligner pour Nessbeal. Après le succès de NE2S et la sortie de Sélection naturelle, beaucoup s'attendent à le voir franchir un nouveau cap. C'est pourtant à ce moment-là qu'il prend tout le monde à contre-pied en annonçant son retrait du rap. Une décision aussi inattendue qu'incompréhensible pour une partie du public. 

Nessbeal Sélection naturelle

Les années passent. Le rap français change de visage. Une nouvelle génération prend le pouvoir, le streaming redéfinit les règles du jeu et les tendances se succèdent à un rythme effréné. Mais un détail intrigue : Nessbeal, lui, ne disparaît jamais vraiment. 

Son absence devient sa plus grande force. Chaque fois qu'un débat s'ouvre sur les plus grandes plumes du rap français, son nom ressurgit. Chaque fois qu'un artiste évoque ses influences, Nessbeal réapparaît en filigrane. Comme si le silence avait renforcé son héritage. À force de se faire rare, il est devenu incontournable. Une preuve qu'il existe des artistes dont l'influence continue de grandir… même lorsqu'ils ne sortent plus un seul morceau. 

Son retour prouve que le respect n'avait jamais disparu 

Dix ans. Dans le rap, une décennie d'absence suffit souvent à faire oublier un artiste. Pas Nessbeal. Lorsqu'il annonce son retour en 2022 avec Zonard des étoiles, l'attente est immense. Et le casting en dit long sur la place qu'il occupe encore dans le paysage du rap français : Orelsan, PLK, ZKR, Landy, Zed… Des artistes aux univers différents, mais un même point commun : le respect pour celui que beaucoup considèrent comme l'une des plus grandes plumes de sa génération. 

Nessbeal Zonard des étoiles

Ce retour ne ressemble pourtant pas à une opération de communication. Pas de buzz artificiel, pas de stratégie pour suivre les tendances. Dans l'émission Clique, Nessbeal confie être revenu après avoir réalisé que le public continuait de réclamer sa musique. Une reconnaissance qui l'a poussé à reprendre le micro, avant tout « par kif ». Et c'est peut-être ce qui rend ce comeback si particulier : dix ans après son dernier album, il ne revient pas pour reconquérir sa place. Il revient parce qu'il ne l'avait, au fond, jamais vraiment perdue. 

Une influence impossible à mesurer 

Comment juge-t-on la grandeur d'un rappeur ? Au nombre de disques vendus ? Aux millions de streams ? Aux certifications accrochées au mur ? Ou à l'empreinte qu'il laisse sur ceux qui écriront le rap de demain ? 

Dans le cas de Nessbeal, la réponse dépasse largement les statistiques. Son héritage ne se mesure pas uniquement en chiffres, mais dans l'influence qu'il exerce encore aujourd'hui sur toute une génération d'artistes. Sa manière de manier les métaphores, de créer des ambiances pesantes, de faire parler les silences autant que les mots a façonné une certaine idée de l'écriture dans le rap français. 

C'est sans doute là que réside le véritable paradoxe Nessbeal. Il n'a peut-être jamais été l'artiste le plus exposé de sa génération, mais il est devenu l'un de ceux que les rappeurs eux-mêmes citent le plus volontiers lorsqu'ils évoquent leurs références. Et dans une culture où le respect des pairs vaut parfois plus que n'importe quelle certification, c'est peut-être la plus belle des consécrations. 

Le plus sous-coté... ou simplement le plus discret ?

Le mot « sous-coté » est devenu l'un des plus galvaudés du rap français. Il est souvent utilisé à tort, jusqu'à perdre son sens. Mais lorsqu'il s'agit de Nessbeal, il retrouve toute sa portée. 

Jamais obsédé par les projecteurs, il a toujours préféré laisser parler ses textes plutôt que son image. Au moment où sa carrière semblait pouvoir changer de dimension, il choisit même de s'effacer. Un retrait qui aurait pu le faire disparaître… mais qui a finalement renforcé son statut. Car pendant que d'autres construisaient leur popularité, Nessbeal construisait, presque malgré lui, une légende. 

À une époque où l'industrie récompense l'omniprésence, les algorithmes et la course aux chiffres, son parcours rappelle qu'une carrière peut aussi se bâtir autrement : avec une identité forte, une plume intemporelle et une œuvre qui résiste au temps. 

Peut-être que son plus grand succès n'est finalement ni un disque d'or, ni un numéro un dans les classements. C'est cette phrase que l'on entend encore aujourd'hui dans les studios, sur les réseaux et entre passionnés de rap : 

Si ton rappeur préféré a une grande plume, il y a de fortes chances qu'il ait écouté Nessbeal.

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