Il y a des figures qui n’ont jamais tenu le micro mais sans lesquelles le hip-hop français n’aurait jamais pris cette forme. Texaco est de celles-là. Manager, promoteur, cofondateur de médias et d’agences, passeur entre la rue, les labels et les marques, il incarne depuis plus de trente ans une mémoire vivante et critique du mouvement. Un homme de l’ombre, mais un homme clé.
Dans l’histoire du hip-hop français, certains noms reviennent sans cesse, portés par les micros, les pochettes et les projecteurs. D’autres sont moins visibles, mais tout aussi déterminants. Texaco fait partie de ces figures essentielles, de celles qui ont construit le mouvement de l’intérieur, loin des scènes, mais au plus près de la rue, des artistes et des réseaux.
Arrivé dans la culture hip-hop au milieu des années 80, Texaco appartient à une génération qui a découvert le rap avant même qu’il ne soit clairement identifié comme tel. Sugarhill Gang, les premiers morceaux entendus à la radio, Sidney et son émission Hip-Hop : à l’époque, il s’agit surtout de funk parlé, pas encore d’une culture globale. C’est précisément cette découverte progressive — vêtements, danse, graffiti, musique, état d’esprit — qui forge chez lui une vision large et cohérente du hip-hop.
Le graffiti sera sa première porte d’entrée active. Entre 1986 et 1991, il pratique assidûment, sillonne les lignes de train, observe l’émergence de nouvelles générations plus techniques, et finit par passer à autre chose. Le blaze, lui, reste. « Texaco », surnom hérité de son allure et de ses tenues, devient une identité durable, ancrée dans une époque où l’on se construisait des personnages à l’américaine, mais avec une réalité bien française.
À la fin des années 80, Texaco travaille comme vendeur au Virgin Megastore des Champs-Élysées. Un poste stratégique. Il conseille, oriente, transmet, à une époque où l’information circule mal et où Internet n’existe pas. Très vite, il prend conscience d’un manque criant : aucun média ne traite le hip-hop avec sérieux et respect. Pire, la presse généraliste multiplie les amalgames et fantasme la culture.
C’est de ce constat avec Sear que naît Get Busy, fanzine devenu mythique. Conçu avec les moyens du bord, écrit à la machine, photocopié, distribué gratuitement, Get Busy est pensé comme un média « par et pour » le hip-hop. Pas de posture journalistique distante : Texaco et son équipe sont des acteurs du mouvement. Ils fréquentent les artistes, partagent leur quotidien, documentent une scène en construction. Public Enemy, KRS-One, Gang Starr, House Of Pain : les interviews et les photos marquent durablement les esprits, tout comme l’esthétique brute et honnête du magazine.
Mais Texaco ne se limite pas à l’observation. Très tôt, il comprend que la survie du hip-hop passe aussi par sa diffusion. Lorsqu’il quitte Get Busy au début des années 90, il se tourne naturellement vers la promotion d’artistes. Sens Unik lui confie la sortie de son premier album en France. Puis viennent Fabe et Sleo. Avec eux, Texaco pose les bases de ce qui deviendra la street promo à la française : un travail de terrain, patient, basé sur les disquaires, les radios locales, les DJs de province et le bouche-à-oreille.
La relation avec Fabe occupe une place centrale dans son parcours. Plus qu’un manager, Texaco est un conseiller stratégique, un garde-fou. Ensemble, ils réfléchissent à la cohérence globale du projet artistique, à l’exposition médiatique, aux choix de carrière. Le succès critique et public arrive vite, parfois trop vite. Certains épisodes — comme l’apparition de Fabe dans des formats télévisés grand public — sont longtemps perçus comme des erreurs. Avec le recul, ils apparaissent surtout comme des choix assumés, cohérents avec une éthique forte, parfois en décalage avec l’industrie.
La découverte du modèle américain va profondément influencer la suite. Lors d’un stage chez SRC et Loud Records au milieu des années 90, Texaco observe de près le travail de Steve Rifkind. Wu-Tang Clan, Mobb Deep, Xzibit, Sadat X : au-delà des artistes, c’est une méthode qui le frappe. Le street marketing y est pensé comme une science, structurée, mesurable, profondément connectée aux réalités du terrain. Texaco réalise alors que ce qu’il pratique intuitivement en France existe déjà, théorisé, à plus grande échelle.
De retour en Europe, il participe à la structuration de campagnes d’envergure, notamment autour de Loud Records. Les résultats sont spectaculaires. Certaines tournées et opérations dépassent largement les objectifs de vente. La rue devient un véritable média, à condition de la respecter et de la comprendre.
Avec la création de Wicked, puis de 360, Texaco contribue à professionnaliser le street marketing culturel en France. Labels, marques, artistes viennent chercher une expertise rare, issue de la culture hip-hop mais capable de dialoguer avec des structures plus institutionnelles. 360 devient une référence, un laboratoire d’idées, mais aussi un symbole des limites du modèle français : trop d’innovation, pas assez de protection, une incapacité structurelle à pérenniser ce qui fonctionne.
Après cette période intense, Texaco poursuit son chemin entre culture et marketing. MySpace, Red Bull, Def Jam, puis Wrung : autant de structures où il défend une vision constante. Pour lui, une marque issue du hip-hop ne doit pas se contenter d’en reprendre les codes, mais en respecter l’ADN. Wrung incarne cette approche : pas de folklore, pas de récupération excessive, une cohérence dans le temps.
Parallèlement, Texaco développe une autre facette de son activité : les mixtapes conceptuelles. Il ne se revendique pas DJ, mais digger. Amateur obsessionnel de disques, collectionneur de samples, il conçoit des projets pensés pour durer, transmettre, contextualiser. Autour de lui gravitent des DJ reconnus, chargés de la technique. Lui s’occupe du fond, du sens, de la narration musicale. De ces mixtapes naissent aussi les soirées Groove Deluxe, espaces rares où une génération peut enfin se retrouver autour d’une culture partagée, loin des formats standardisés.
Aujourd’hui, Texaco porte un regard lucide sur l’état du hip-hop. Le rap domine les classements, ses codes sont omniprésents, mais la culture a perdu une partie de sa force collective. En France, selon lui, le hip-hop n’a jamais su se structurer comme un contre-pouvoir durable. Trop souvent récupéré, rarement défendu.
Reste une certitude : sans figures comme Texaco, le hip-hop français n’aurait jamais atteint ce niveau de maturité. Pas parce qu’il aurait été plus visible, mais parce qu’il aurait manqué de fondations. Texaco n’a jamais cherché la lumière. Il a préféré construire les routes.