Il y a des chansons qui vieillissent.
Et puis il y a celles qui laissent derrière elles un dossier.
En 1995, Akhenaton sort Métèque et mat, son premier album solo. Au milieu du disque, entre les récits personnels, les morceaux politiques et les exercices de style, une piste porte un titre qui ressemble à une mauvaise blague :
« Éclater un type des Assedic ».
Quatre minutes et seize secondes.
Un titre suffisamment brutal pour attirer l'attention.
Mais écouter le morceau permet de comprendre immédiatement autre chose : Akhenaton ne raconte pas un meurtre. Il met en scène un cauchemar administratif.
L'interlude précédent, « Assedic : 3 heures du matin », plante le décor : un dossier d'indemnisation bloqué, un employé qui accumule les excuses absurdes, jusqu'à inventer des conditions grotesques pour refuser le paiement.
Puis le cauchemar devient fantasme.
Et le fantasme devient refrain.
Pour comprendre pourquoi le morceau fonctionne, il faut se replacer dans la situation d'Akhenaton.
Le rappeur est alors aussi un intermittent du spectacle. Dans la chanson, il décrit une vie professionnelle incertaine, des journées de travail interminables et surtout l'attente de l'argent qu'il estime lui être dû.
Le morceau est construit comme une journée qui dégénère.
Les Assédic.
La Poste.
Le bus.
Les contrôleurs.
Les impôts.
À chaque étape, un nouvel obstacle.
Le personnage d'Akhenaton accumule les humiliations jusqu'à l'explosion.
Mais tout est volontairement grossi.
La violence est caricaturale. Les effets sonores utilisés dans le morceau sont ceux de Street Fighter II, comme si le rappeur transformait sa journée administrative en jeu vidéo. Une analyse universitaire consacrée à la violence dans le rap relève précisément ce procédé : les bruitages de combat encadrent les paroles violentes et maintiennent le fantasme dans une sphère imaginaire et ludique.
C'est important.
Parce que le morceau contient son propre mode d'emploi.
Ce n'est pas un appel à aller frapper un agent des Assédic.
C'est une scène de colère poussée jusqu'à l'absurde.
À l'écoute, tout semble donc clair.
Une blague.
Une caricature.
Un défouloir.
Sauf que quelqu'un va prendre l'affaire beaucoup plus au sérieux.
Akhenaton a été été attaqué au pénal à la suite de « Éclater un type des Assedic » et a risqué de la prison ferme.
Il semblerait qu'une intervention soit attribue directement à Alain Juppé, alors Premier ministre.
Le juge aurait écrit à son domicile à la demande des Assédic.
Puis son dossier aurait été bloqué.
Et c'est peut-être le détail le plus intéressant.
Akhenaton ne choisit pas la bataille médiatique.
Il ne transforme pas immédiatement l'affaire en scandale public.
Il laisse son avocat répondre.
La procédure finit par s'effondrer.
Et le juge abandonne l'affaire.
Fin de l'histoire ?
Pas vraiment.
Parce qu'Akhenaton a un autre endroit pour répondre.
Un endroit où personne ne peut lui demander de retirer ses propos.
Un endroit où la justice ne peut pas refermer son dossier.
Un disque.
Deux ans passent.
IAM prépare L'École du micro d'argent.
Le groupe marseillais est désormais au sommet.
Et sur l'album apparaît une chanson étrange.
Son titre :
« Dangereux ».
Le morceau parle de la pression exercée sur les rappeurs, de la surveillance, de la justice et de la liberté d'expression.
Mais à un moment, Akhenaton revient directement sur l'affaire des Assédic.
Il raconte avoir découvert qu'il était devenu, selon ses propres mots, « l'ennemi public des Assédic ».
Et soudain, la chanson de 1995 prend une autre dimension.
Ce qui ressemblait à une plaisanterie sur un fonctionnaire devient, deux ans plus tard, le récit d'un artiste qui affirme avoir été poursuivi à cause de cette plaisanterie.
C'est ce qui rend le morceau particulièrement intéressant.
Akhenaton ne refait pas « Éclater un type des Assedic ».
Il raconte ce qui serait arrivé après.
La logique est inversée.
En 1995 :
l'administration est le sujet de la colère.
En 1997 :
la justice devient le sujet de la colère.
Et entre les deux, une question :
à quel moment une fiction devient-elle une menace ?
Avec le recul, le titre peut tromper.
Parce que le morceau n'est pas uniquement une attaque contre une institution.
C'est le récit d'un homme qui travaille, attend son argent et se retrouve confronté à une succession de portes fermées.
Le personnage ne comprend pas pourquoi son dossier n'avance pas.
L'employé lui demande un document.
Puis un autre.
Puis trouve une nouvelle raison.
La scène devient tellement absurde qu'elle finit par ressembler à un sketch.
Et c'est précisément là qu'Akhenaton frappe.
Il transforme la bureaucratie en comédie violente.
Ce n'est pas une dissertation sur le fonctionnement des Assédic.
C'est une scène.
Un personnage.
Une colère.
Et une exagération.
C'est là que l'affaire devient presque ironique.
Akhenaton utilise les codes du jeu vidéo et de la fiction pour raconter une colère.
La justice, selon son récit, aurait considéré le contenu suffisamment sérieux pour engager une procédure.
Deux lectures du même objet.
Pour l'artiste :
une caricature.
Pour ceux qui l'attaquent :
des paroles potentiellement répréhensibles.
Et c'est exactement le problème qui va traverser une partie du rap français dans les années 1990.
Car Akhenaton n'est pas le seul.
À cette époque, les paroles de certains groupes deviennent elles aussi l'objet de controverses judiciaires et politiques.
Le rap français découvre quelque chose que le rock et la chanson connaissent depuis longtemps :
les mots peuvent devenir une affaire d'État.
Le plus fascinant, finalement, n'est peut-être pas de savoir si Akhenaton a réellement été considéré comme une menace.
C'est de voir comment il a transformé une procédure en récit.
La justice pouvait classer une affaire.
Un disque, lui, pouvait la conserver.
Et c'est exactement ce qui s'est passé.
En 1995, « Éclater un type des Assedic » sort sur Métèque et mat. Le morceau est officiellement crédité à Akhenaton et figure immédiatement après « Assedic : 3 heures du matin » sur l'album.
En1997, « Dangereux » apparaît sur L'École du micro d'argent.
Entre les deux : une procédure judiciaire.
Et après ?
Une chanson.
Il faut réécouter « Éclater un type des Assedic » après avoir entendu « Dangereux ».
Le morceau de 1995 n'a plus exactement le même goût.
Au premier degré, c'est une grosse blague de rappeur énervé.
Au deuxième, c'est un morceau