Dans le paysage du hip-hop hexagonal, rares sont les artistes capables de brouiller à ce point les frontières entre performance technique, hommage et création. Eklips, de son vrai nom Eddy Blondeau, s’est imposé comme une figure singulière : un rappeur sans instrument, un imitateur sans caricature, un performeur dont la bouche est à la fois studio et scène.
Né le 27 mai 1980 à Autun, Eddy Blondeau grandit en province dans un environnement où le sport et la musique cohabitent. Passionné de basket-ball, il découvre très tôt les sons qui marqueront sa jeunesse, de Michael Jackson à Mano Negra.
Mais c’est à huit ans qu’un déclic s’opère : il s’initie au human beatbox, cette discipline qui consiste à reproduire des rythmes uniquement avec la bouche. Rapidement, il y ajoute une autre corde à son arc : l’imitation. À l’école déjà, le jeune Eddy surprend son entourage, allant jusqu’à imiter la sonnerie pour écourter les cours — un talent précoce qui annonce déjà l’artiste à venir.
Dans les années 1990, il fait ses premières armes avec plusieurs formations locales, dont ZMC puis Kriminal Gang, enchaînant concerts et projets indépendants. À la fin de la décennie, il rejoint le groupe Le Remède aux côtés de Sofiane Mezari. Le collectif affine son identité jusqu’à la sortie d’un street album en 2005, avant de se séparer en 2008.
Entre-temps, Eklips monte à Paris en 2003. Il s’immerge dans la scène hip-hop, multiplie les open mics, les mixtapes et les premières parties d’artistes confirmés comme DMX ou Kery James. Cette période marque aussi ses débuts à l’international, notamment aux côtés du DJ Mouss, avec des performances aux quatre coins du monde.
C’est finalement Internet qui va propulser Eklips sous les projecteurs. Une vidéo devenue virale, retraçant l’histoire du hip-hop en beatbox, cumule des dizaines de millions de vues. Le grand public découvre alors un artiste capable d’enchaîner les styles et les voix avec une précision bluffante.
Sa notoriété s’accélère encore lorsqu’il participe à la tournée du groupe mythique Suprême NTM en 2008. Sur scène, il impressionne par ses imitations, notamment celles de JoeyStarr.
En 2010, il crée le buzz avec “La Reformation”, où il imite Booba et Ali, laissant croire à un retour du duo Lunatic. Une supercherie artistique qui témoigne de son sens du storytelling autant que de sa maîtrise vocale.
Si son talent est salué, son parcours n’est pas sans obstacles. En 2011, son passage dans l’émission La France a un incroyable talent se solde par un échec. Mais loin de freiner sa progression, cet épisode renforce sa détermination.
Ses imitations, parfois perçues comme provocatrices, suscitent aussi des réactions dans le milieu du rap, notamment de la part de Rohff. Pourtant, Eklips revendique une démarche artistique tournée vers la performance plutôt que la parodie.
Au fil des années, Eklips dépasse son image d’imitateur. Avec son album Monster en 2014, il affirme sa propre identité musicale. Il prouve qu’il peut être un rappeur à part entière, capable de créer au-delà de la reproduction.
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Ses performances continuent de marquer les esprits, comme lorsqu’il bat un record de rapidité en reprenant un flow inspiré de Eminem. Parallèlement, il développe une carrière dans le doublage et les voix off, collaborant avec de grandes marques et médias.
Sur scène, dans des émissions comme le Jamel Comedy Club ou lors de tournées majeures, il impose un style unique mêlant technique, humour et culture hip-hop.
Eklips se distingue par une approche respectueuse de l’imitation. Là où certains humoristes cherchent la satire, lui revendique la fidélité artistique. Il peut reproduire avec une précision troublante des dizaines d’artistes, de Snoop Dogg à Orelsan, en passant par Tupac Shakur.
Son nom de scène lui-même résume cette dualité : “Eklips”, contraction d’“éclipse” — phénomène rare et spectaculaire — et de “lips” (lèvres), son unique instrument.
À l’heure où le rap se diversifie, Eklips incarne une voie singulière : celle d’un artiste capable de faire revivre toute une culture à lui seul. Entre mémoire vivante du hip-hop et créateur moderne, il continue de repousser les limites de la performance vocale.
Plus qu’un imitateur, Eklips est devenu un passeur — un artiste qui, à travers ses lèvres, raconte toute une histoire du rap.