Il est l’un des visages les plus emblématiques de l’âge d’or du rap français. À la fois rappeur, acteur et figure culturelle, Stomy Bugsy incarne depuis plus de trente ans une génération qui a fait du hip-hop un langage, une identité et un combat. Retour sur le parcours d’un artiste qui n’a jamais cessé de se réinventer.
De son vrai nom Gilles Duarte, Stomy Bugsy naît le 21 mai 1972 à Paris, dans une famille d’origine capverdienne. Il grandit à Sarcelles, dans le Val-d’Oise, entouré de ses cinq frères et sœurs. Très tôt, l’environnement forge le caractère : la boxe, qu’il pratique enfant sous l’influence de son oncle Aurélien Duarte, champion de boxe thaï, lui inculque discipline et détermination.
Avant le rap, Stomy Bugsy s’exprime par le corps. Dans les années 1980, il découvre le hip-hop par la danse et participe à l’émission mythique H.I.P. H.O.P. animée par Sidney. Il s’essaie ensuite au graffiti, avant de se tourner définitivement vers le micro. Son nom d’artiste, d’abord Stomy B., mêle références américaines et fascination pour les figures sulfureuses : Bugsy Siegel pour le mythe, Tommy Boy Records pour la musique.
Le véritable tournant arrive au début des années 1990 avec la création du Ministère A.M.E.R., aux côtés de Passi et Hamed Daye. Le groupe devient rapidement un symbole d’un rap frontal, sans concessions, ancré dans la réalité des quartiers populaires. L’album 95200 impose leur nom sur la scène nationale, mais suscite aussi la polémique. Des titres comme Sacrifices de poulets ou Brigitte, femme de flic leur valent une condamnation judiciaire pour provocation à la violence. À l’époque, le climat est électrique : le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua tente même d’interdire leur album Pourquoi tant de haine. Le rap français vient d’entrer dans une nouvelle ère, politique et dérangeante.
En 1996, Stomy Bugsy prend son envol en solo. Inspiré par le rap West Coast californien, il sort Le Calibre qu’il te faut, un premier album au succès fulgurant. Classé dans le top 10 des ventes en France, il est certifié double disque d’or. Le single Mon papa à moi est un gangster, à la fois provocateur et ironique, devient un classique instantané et marque toute une génération.
Deux ans plus tard, il confirme avec Quelques balles de plus pour… Le Calibre qu’il te faut. À cette époque, Stomy Bugsy est aussi l’un des piliers du Secteur Ä, collectif majeur du rap français réunissant notamment Doc Gynéco, Ärsenik, Neg’ Marrons ou MC Janik. Les concerts à l’Olympia en mai 1998, organisés pour célébrer l’abolition de l’esclavage, restent gravés comme l’un des sommets scéniques du mouvement.
Les années 2000 voient l’artiste poursuivre sa route avec Trop jeune pour mourir (2000), 4e round (2003) et Rimes passionnelles (2007). Il multiplie les collaborations et fonde le groupe MC-Mal Criado, confirmant son goût pour le collectif et la transmission.
Parallèlement à la musique, Stomy Bugsy s’impose au cinéma. Dès Ma 6-T va crack-er en 1997, il démontre une présence à l’écran remarquée. Suivront 3 Zéros, Le Boulet, Gomez et Tavarès, ou encore Nèg maron. Mais c’est son rôle du journaliste martiniquais André Aliker dans le film Aliker (2008) qui marque un tournant. Cette interprétation lui vaut en 2009 une reconnaissance critique, avec un prix du meilleur film de l’année aux Trophées de la Négritude.
Il poursuit ensuite sa carrière d’acteur, notamment dans Bye Bye Blondie de Virginie Despentes en 2011. En 2014, il annonce s’être installé à Hollywood, symbole d’un artiste désormais tourné vers l’international.
En 2014, pour les vingt ans du Ministère A.M.E.R., une tournée événementielle remet le groupe sous les projecteurs. La même année, la relève s’organise : son fils Bilal, aperçu enfant dans le clip Mon papa à moi est un gangster, se lance dans le rap sous le nom de Sonof.
Stomy Bugsy continue d’enregistrer, publiant en 2015 l’album Royalties, distribué de manière indépendante sur Internet. Il participe ensuite aux grandes tournées nostalgiques de l’âge d’or du rap français (2017), puis à celle du Secteur Ä en 2018, retrouvant sur scène Doc Gynéco, Passi, Ärsenik et Neg’ Marrons.
Plus qu’un simple rappeur, Stomy Bugsy est devenu un témoin et un acteur de l’histoire culturelle française. De Sarcelles aux plateaux de cinéma, des controverses politiques aux scènes mythiques, son parcours raconte l’émancipation du rap hexagonal et sa capacité à traverser les époques sans perdre son âme. Une trajectoire faite de combats, de succès et de fidélité à ses racines.