Dans l’histoire du rap français, certains noms dépassent le simple cadre musical pour devenir des repères culturels. Lunatic fait partie de ceux-là. Groupe bref mais incandescent, il a façonné une esthétique, un ton et une vision qui continuent d’irriguer le rap hexagonal plus de vingt ans après sa disparition.
Formé en 1994 dans les Hauts-de-Seine, Lunatic réunit deux voix venues de la banlieue ouest parisienne : Booba, originaire de Boulogne-Billancourt, et Ali, d’Issy-les-Moulineaux. Leur rencontre se fait par l’intermédiaire du rappeur Egosyst, à une époque où le rap français s’organise encore de manière souterraine, entre freestyles, cassettes et studios de fortune.
Dès ses débuts, Lunatic s’inscrit dans un réseau précis : celui de La Cliqua, collectif emblématique du rap parisien des années 1990. Les liens sont étroits, humains autant qu’artistiques. Booba, alors stagiaire chez Ticaret, boutique gérée par Dan, fréquente un studio improvisé au sous-sol où défilent de nombreux rappeurs de l’époque. Un morceau de La Cliqua, comportant le tout premier couplet de Booba, refera surface bien plus tard sur Internet, confirmant l’ancienneté de ces connexions.
À cette période, Booba et Ali voyagent régulièrement aux États-Unis, s’imprégnant directement du rap new-yorkais. Une influence qui se ressentira durablement dans leur musique, tant sur le plan sonore que dans l’écriture.
Après des tensions internes, Lunatic rejoint le collectif Beat de Boul. C’est là que le duo affine son style lors de freestyles remarqués. Leur première apparition officielle date de 1995, sur la mixtape de Cut Killer, Freestyle: La première K7 freestyle de rap français.
La même année, Cut Killer leur consacre une mixtape entière : Mixtape N°13 – Les Lunatic.
L’enregistrement du premier album de Lunatic, Sortis de l’ombre, marque aussi le début d’une brouille durable avec Zoxea, membre des Sages Poètes de la Rue. Réalisé dans des conditions précaires, dans l’appartement de Zoxea, l’album est perçu par Booba et Ali comme techniquement insuffisant. Si le fond leur convient, la forme pose problème : le mixage, jugé trop amateur, ne correspond ni à l’exigence sonore du duo ni à l’ambition qu’ils nourrissent après avoir visité des studios professionnels à New York. À leur retour, les deux rappeurs souhaitent réenregistrer entièrement le projet avec un son plus abouti, mais Zoxea s’y oppose. La tension monte et déborde du cadre artistique, jusqu’à une altercation physique devenue légendaire, survenue par hasard dans le métro parisien. Cet épisode enterre définitivement la sortie de Sortis de l’ombre.
/image%2F2721041%2F20260207%2Fob_031602_lunatic-sortis-de-l-ombre.jpg)
En 1996, Lunatic marque un tournant avec le morceau Le Crime paie, extrait de la compilation Hostile hip-hop. Le titre frappe par son réalisme cru et son atmosphère oppressante. La banlieue y est décrite sans fard, comme un territoire miné par la fatalité sociale, la violence et l’ennui. Le morceau devient rapidement une référence, souvent cité parmi les grands classiques du rap français.
Musicalement, Lunatic assume une filiation avec le rap new-yorkais, notamment Mobb Deep : beats sombres, tempos lents, textes denses et pessimistes. En 1997, le groupe confirme cette identité avec Les vrais savent, puis avec l’EP Le Crime paie, pendant que le collectif Time Bomb — auquel Lunatic appartient désormais — domine les ondes underground, notamment lors des mythiques freestyles de l’émission Original Bombattak sur Générations.
Mais la trajectoire du duo est brutalement interrompue : Booba est incarcéré pendant 18 mois. Ali continue alors en solo, apparaissant notamment sur la mixtape Opération coup de poing.
À la sortie de prison de Booba, Lunatic se reforme brièvement, notamment lors d’un Planète Rap des X-Men.
En 1999, le groupe crée son propre label, 45 Scientific, avec Geraldo, et sort l’EP Civilisé, prélude à leur premier véritable album.
/image%2F2721041%2F20260207%2Fob_59e6c1_lunatic-booba-et-ali-civilise-ep.png)
En septembre 2000 paraît Mauvais Œil. L’album fait date. Rap dur, parfois violent, mais traversé d’une mélancolie profonde, Mauvais Œil impose Lunatic comme un groupe à part. Les textes oscillent entre rage froide, lucidité sociale et fragilité intime. L’album est salué par la critique et rencontre le public, au point d’être certifié disque d’or deux ans après sa sortie — performance notable pour un rap aussi sombre et peu formaté.
À partir de 2002, les chemins se séparent. Booba entame une carrière solo avec Temps mort, album majeur du rap français, tandis qu’Ali poursuit un parcours plus discret mais respecté. Les tensions internes au sein de 45 Scientific conduisent à la dissolution officielle de Lunatic en 2003.
En février 2006, le Black Album de Lunatic, compilation de titres inédits, lives et versions alternatives publiée par le label 45 Scientific, suscite une vive polémique dans le rap français. Bien que le duo — composé de Booba et Ali — se soit séparé depuis plusieurs années, le projet est mis en vente malgré l’opposition de Booba, qui assigne en justice le label pour contester ses droits sur ces enregistrements. Cette bataille juridique retarde la commercialisation de l’album avant qu’un accord ne soit finalement trouvé, faisant du Black Album une sortie aussi attendue que controversée pour les fans du mythique groupe des Hauts-de-Seine.
Les rumeurs de reformation, notamment en 2010 avec le faux morceau La Reformation, ne feront qu’alimenter la légende, sans jamais se concrétiser. Il apparaît par la suite qu’il s’agit d’une imitation réalisée par le rappeur et beatboxer Eklips. L’initiative suscite l’agacement de Booba, qui réagit lors d’une interview accordée au Québec en adressant à Eklips un « garde la pêche », formule personnelle équivalant à une insulte.
Pourtant, avec le temps, l’apaisement s’installe. Booba rend hommage à Ali dans le morceau Lunatic en 2011 :
A.L.I, tu as toute ma reconnaissance.
Ali, de son côté, continue de considérer Booba comme un frère, tout en affirmant que Lunatic ne renaîtra pas.
Aujourd’hui, Lunatic reste un symbole : celui d’un rap sans concession, ancré dans son époque mais toujours actuel. Leur discographie — courte mais dense — continue d’être rééditée, étudiée, transmise. Des albums comme Mauvais Œil ou des titres comme Le Crime paie font partie du patrimoine du rap français.