Dans l’histoire du rap français, certains noms brillent en pleine lumière, d’autres s’inscrivent dans les interstices, là où se jouent les tensions, les ruptures et les trajectoires singulières. Freeman fait partie de cette seconde catégorie. Longtemps associé à IAM, le rappeur marseillais a connu une ascension fulgurante, une reconnaissance populaire, puis une mise à distance progressive, jusqu’à une carrière menée loin des projecteurs, mais jamais loin du micro.
Né Malek Brahimi le 9 mai 1972 à Marseille, Freeman grandit dans une ville qui, à la fin des années 1980, devient l’un des laboratoires majeurs du hip-hop hexagonal. En 1988, il croise la route d’Akhenaton et Shurik’n, alors membres du groupe B. Boys Stance. À cette époque, Malek n’est pas encore rappeur : il est danseur, b-boy, et rejoint le collectif en 1990 dans ce rôle, accompagnant notamment Kephren sur scène. Présent dans les clips, il s’impose progressivement comme un personnage à part entière de l’univers IAM, allant jusqu’à apparaître sur disque dans des interludes devenus cultes, comme Do the Raï Thing ou Le retour de Malek Sultan.
Mais derrière le rôle de second plan, l’ambition artistique grandit. Lors de la conception de L’École du micro d’argent (1997), album mythique du rap français, des tensions émergent. Freeman souhaite prendre la parole, rapper, exister autrement que comme figure périphérique. Il n’apparaît finalement que sur un titre, Un bon son brut pour les truands, mais cette brèche marque un tournant. Rebaptisé Freeman, il trouve peu à peu sa place aux côtés de Shurik’n et Akhenaton, représentant IAM sur plusieurs bandes originales de films (Taxi, Ma 6-T va crack-er), sur l’album solo Où je vis de Shurik’n, ou encore sur le projet engagé 11’30 contre les lois racistes.
L’année 1999 marque son véritable acte de naissance en solo. Freeman publie L’Palais de justice, un premier album très attendu. Fortement encadré par la galaxie IAM (Akhenaton, Imhotep, Shurik’n, Kheops), le disque réunit également Oxmo Puccino, Pit Baccardi et surtout K-Rhyme Le Roi, omniprésent sur le projet. Porté par une écriture directe, une voix grave et une esthétique marseillaise assumée, l’album rencontre un large public et est certifié disque d’or, installant Freeman comme un rappeur crédible et bankable.
La suite est plus contrastée. En 2001, le mini-album Mars Eyes passe largement sous les radars. Freeman se replie alors vers le collectif et s’investit massivement dans Revoir un printemps (2003), album d’IAM sur lequel il est présent sur 15 titres sur 18. Cette omniprésence divise : certains y voient l’affirmation légitime d’un rappeur à part entière, d’autres regrettent une rupture avec l’équilibre historique du groupe.
Les fractures internes deviennent de plus en plus visibles. Après plusieurs projets personnels — dont L’égalité dans la différence avec K-Rhyme Le Roi et la mixtape En haut la misère paye — Freeman apparaît en net retrait sur Saison 5 (2007), où il ne figure que sur quatre morceaux. Le conflit avec Akhenaton, leader officieux d’IAM, éclate au grand jour. Absent de plusieurs clips, Freeman quitte officiellement le groupe à l’été 2008, exprimant ses reproches dans diverses interviews.
Désormais indépendant, Freeman poursuit une carrière plus discrète mais prolifique : En haut la misère paye 2 et 3, Moi et moi seul avec Fossoyeur, ou encore la mixtape Hip-Hop for Life en deux volumes. À partir de 2012, il multiplie les projets alternatifs (Phoenix, Chant de tir), collabore avec des figures controversées comme Alino ou Morsay, et revendique une liberté totale, quitte à s’éloigner du consensus.
En 2017, il sort Sous la mine, sur son propre label Epicentre Records, confirmant une posture d’indépendance farouche.
Figure clivante, parfois incomprise, Freeman reste un acteur clé de l’histoire du rap marseillais. Ni héros officiel ni simple figurant, il incarne ces trajectoires complexes où la reconnaissance, l’ego, la loyauté et l’indépendance s’entrechoquent. Une voix issue de l’ombre, mais profondément inscrite dans la mémoire du hip-hop français.