Ils n’ont jamais couru après les modes, encore moins après le clash. Depuis plus de trente ans, Les Sages Poètes de la Rue incarnent une certaine idée du rap français : exigeante, humaniste et profondément ancrée dans la rue. Retour sur le parcours d’un groupe devenu culte.
Au début des années 1990, alors que le rap français cherche encore ses fondations, trois adolescents de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) font leurs classes au collège Jacques Prévert. Dany Dan (Daniel Lakoué) et les deux frères Jean-François et Jean-Jacques Kodjo, alias Melopheelo et Zoxea, partagent la même passion pour le hip-hop, la poésie urbaine et le sens des mots. En 1993, ils prennent le nom de Les Sages Poètes de la Rue et posent les bases d’une aventure musicale qui marquera durablement l’histoire du rap hexagonal.
La première exposition nationale arrive rapidement. En 1993, le groupe apparaît sur la compilation Cool Sessions, produite par Jimmy Jay, avec le morceau La rue. Un an plus tard, leur titre Bons baisers du poste figure sur la bande originale du film La Haine, œuvre générationnelle devenue culte. Les Sages Po’ entrent alors de plain-pied dans une scène rap en pleine effervescence.
Ils accompagnent MC Solaar, Démocrates D ou encore Bambi Cruz en tournée. Une période que Dany Dan évoque avec nostalgie :
Au temps des Cool Sessions, il régnait une super entente entre nous. C’était le début pour tout le monde. Il y avait une énergie, une fraternité qu’on ne retrouve plus aujourd’hui.
En 1995, Les Sages Poètes de la Rue publient leur premier album, Qu’est-ce qui fait marcher les sages ?. Loin du rap hardcore alors en pleine ascension, le trio revendique une esthétique old school, portée par des instrus jazzy et des textes ciselés. Produit exécutivement par Jimmy Jay et MC Solaar, l’album est entièrement écrit et composé par le groupe.
Le disque dépasse les 80 000 exemplaires vendus et est rapidement salué par la presse spécialisée comme un classique du rap français. On y retrouve notamment Tu dormiras au fond de ma rue, avec la participation des jeunes Mo'vez lang'. La même année, le groupe collabore avec Sinclair sur un remix du titre Tranquille.
Toujours animés par l’esprit collectif, Les Sages Po’ fondent en 1995 leur propre structure : Beat de Boulogne, rapidement renommée Beat de Boul. L’objectif est clair : offrir une visibilité aux talents de leur quartier. De ce vivier émergeront des groupes comme Lunatic, Malekal Morte, Movez Lang ou Sir Doum’S, révélant au passage des artistes majeurs comme Booba ou LIM.
Le premier projet collectif, Dans la Sono, sort en 1997 et confirme l’importance de Boulogne-Billancourt sur la carte du rap français.
En 1998, Les Sages Poètes de la Rue reviennent avec Jusqu’à l’amour, un deuxième album plus introspectif. Zoxea entame ensuite une carrière solo remarquée, notamment avec À mon tour d’briller (1999), disque d’or et véritable succès critique.
Le groupe poursuit son chemin avec Après l’orage (2002), sorti chez BMG, une tentative dans l’univers des majors sans jamais renier son identité. Suivront Trésors enfouis (2005) et sa suite en 2008, véritables mines d’inédits pour les fans.
Malgré des carrières solo actives (Dany Dan, Zoxea, Melopheelo) et la création de plusieurs labels indépendants, l’ADN des Sages Po’ reste intact : amour du texte, fidélité aux racines et refus du compromis artistique.
Après plusieurs années de silence discographique, Les Sages Poètes de la Rue annoncent leur retour en studio en 2011. L’album Art Contemporain voit finalement le jour le 24 mars 2017, porté par le single À la recherche du rap perdu. Le projet s’inscrit comme un dialogue entre passé et présent, sans nostalgie forcée.
Le groupe se produit notamment au Zénith de Paris en première partie de Doc Gynéco en novembre 2016 et participe à la tournée de l’âge d’or du rap français, aux côtés d’Ärsenik, Assassin, Ministère AMER, X-Men ou encore Busta Flex.
Ni stars médiatiques ni figures underground repliées sur elles-mêmes, Les Sages Poètes de la Rue occupent une place singulière. Celle d’artisans du rap, passeurs d’une culture où le fond compte autant que la forme. Leur discographie, dense et cohérente, témoigne d’un groupe qui a su traverser les décennies sans perdre son âme.
Plus que des rappeurs, Les Sages Poètes de la Rue sont devenus des gardiens du temple, rappelant que le rap peut être à la fois populaire, exigeant et profondément humain. Une sagesse qui, aujourd’hui encore, résonne dans les rues de Boulogne… et bien au-delà.