Figure tutélaire du rap hexagonal, Akhenaton n’a jamais été un simple rappeur. Depuis plus de trois décennies, il incarne une parole dense, introspective et politique, profondément ancrée dans Marseille et ouverte sur le monde. Derrière ce pseudonyme emprunté à l’Égypte antique se cache Philippe Fragione, né le 17 septembre 1968 à Marseille, dans une famille d’origine italienne, aux racines disséminées entre la Toscane, le Latium, le Piémont et la Campanie. Une pluralité culturelle qui irrigue toute son œuvre.
Élevé entre Marseille et le village voisin de Plan-de-Cuques, le jeune Philippe partage son enfance entre football, lectures et passions déjà marquées pour l’histoire, les dinosaures et l’Égypte. En 1981, il découvre le hip-hop, une révélation fondatrice qui va orienter toute sa vie. Mais c’est à New York, lors d’un séjour dans la famille paternelle, que la culture hip-hop prend une dimension décisive. À 15 ans, il décide de rapper. Sous le surnom de « Chill Phil », donné par ses amis américains, il commence à se produire dans les clubs marseillais aux côtés de son complice Éric « Khéops » Mazel, futur pilier d’IAM.
Après avoir abandonné ses études de biologie-géologie, Akhenaton entre dans l’histoire en 1988 avec This Is the B Side, face B du vinyle Let’s Make Some Noise des Choice MC’s, enregistré à Brooklyn. Ce morceau marque le premier featuring rap franco-américain, symbole précoce de son ouverture internationale. C’est aussi l’époque des rencontres déterminantes, notamment avec MC Serch (3rd Bass), puis plus tard avec des membres de Non Phixion.
En 1993, avant son mariage avec Aïcha, Akhenaton se convertit à l’islam et prend le nom d’Abdel Hakim, une dimension spirituelle qui traversera durablement ses textes.
En 1995, Akhenaton frappe fort avec Métèque et Mat, son premier album solo, conçu comme « une authentique biographie rappée ». Le disque est une déclaration d’identité. Marseille y est omniprésente, tout comme les racines italiennes, les références musulmanes, mythologiques et mystiques. De L’Américano à Dirigé vers l’est, de Prométhée à Bad Boys de Marseille, Akhenaton tisse un récit personnel et collectif, entre introspection et chronique sociale.
Introduit par un storytelling fictif autour d’un ancien membre de la mafia (La Cosca), l’album aborde le racisme, la prison, les inégalités, la rue et les dérives du monde musical. On y trouve autant de sagesse (Le calme comme essence) que de repentance (Je ne suis pas à plaindre), d’auto-dérision (J’ai pas de face) et d’humour dénonciateur. Le succès est au rendez-vous : 300 000 exemplaires vendus, et un statut de classique immédiat.
Avec Sol Invictus en 2001, Akhenaton change de ton. Plus sombre, plus exigeant, l’album est écrit dans une période de dépression assumée par l’artiste. La solitude, l’intolérance, le temps qui passe et la nostalgie traversent des morceaux comme Nuits à Médine, Horizon vertical ou NYC Transit. Le disque se conclut par Mon texte le savon, introspection lucide et sans concession qui deviendra l’un de ses titres les plus emblématiques.
L’année suivante, le Black Album prolonge cette veine introspective, enrichie d’influences orientales. Akhenaton y aborde des thèmes rarement traités à l’époque dans le rap français : trafic humain, responsabilité des médias dans la montée du racisme, légitimité culturelle du hip-hop. Entouré d’une nouvelle génération d’artistes, dont Soprano, il continue de transmettre tout en affirmant sa place d’ancien combattant.
Parallèlement à sa carrière musicale, Akhenaton s’impose comme un compositeur reconnu pour le cinéma. En 1998, Luc Besson lui confie la bande originale de Taxi. En 2000, il collabore avec Bruno Coulais pour Comme un aimant, réunissant rappeurs et légendes de la soul comme Isaac Hayes ou Millie Jackson.
En 2006, Soldats de fortune marque son retour solo avec un double album plus festif mais toujours engagé. Il y évoque les attentats du 11 septembre, les guerres en Afghanistan et en Irak, et surtout la dérive du capitalisme et la manipulation médiatique. Le morceau fleuve La fin de leur monde, avec Shurik’n, devient un symbole de résistance, salué par le public mais largement censuré par les médias traditionnels.
Les années suivantes confirment la polyvalence d’Akhenaton : collaborations avec la variété française (Julie Zenatti), projets caritatifs, concerts historiques — notamment au pied des pyramides de Gizeh en 2008 — et bandes originales (Mesrine). En 2010, il crée Me-Label, un modèle alternatif de diffusion musicale, anticipant les mutations de l’industrie.
Avec Je suis en vie en 2014, puis de nombreux projets dans les années 2020 (Astéroïde, Latin Quarter, Monopolium avec Veust), Akhenaton continue de rapper avec la même exigence, refusant toute nostalgie confortable. En 2015, il devient également directeur artistique de l’exposition « Hip-Hop, du Bronx aux rues arabes » à l’Institut du monde arabe, consacrant son rôle de passeur culturel.
À l’heure où le rap est devenu une industrie dominante, Akhenaton demeure cette voix grave et réfléchie, capable de relier Marseille à New York, l’intime au politique, le passé aux luttes contemporaines. Un soldat de fortune, peut-être, mais surtout un témoin lucide de son époque.