Il y a les rappeurs qui ont marqué une époque. Et puis il y a ceux qui ont réussi à changer les règles du jeu. Booba appartient incontestablement à la deuxième catégorie.
De son vrai nom Élie Yaffa, né le 9 décembre 1976 à Boulogne-Billancourt, le rappeur a traversé plus de trois décennies de hip-hop français sans jamais véritablement disparaître des radars. Des caves de Boulogne aux plus grandes scènes, des premiers freestyles de Lunatic aux réseaux sociaux, des disques d’or aux polémiques permanentes, Booba a construit bien plus qu'une carrière : un personnage, une esthétique et un véritable empire.
Et alors que beaucoup de ses contemporains ont progressivement quitté le premier plan, lui continue de faire parler.
Booba n'a jamais seulement voulu être dans le rap. Il a voulu dominer son époque.
Avant le personnage, il y a Élie.
Son père, Seydou Nourou Yaffa, est un mannequin soninké originaire du Sénégal, du village de Bakel. Sa mère, Lucie Borsenberger, est greffière et possède des origines belges et mosellanes.
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Élie grandit d'abord à Meudon-la-Forêt, avant de s'installer au Pont de Sèvres, à Boulogne-Billancourt. Un environnement qui deviendra essentiel dans la construction de son identité artistique.
Lors d'un premier voyage au Sénégal, il rencontre un cousin prénommé Boubakar. C'est notamment en hommage à ce dernier qu'Élie adoptera le diminutif « Booba ».
Le nom possède également une autre histoire, plus inattendue : le rappeur aurait demandé l'autorisation à Chantal Goya d'utiliser le nom de son célèbre ourson Bouba, une référence qui colle parfaitement à l'univers que l'artiste construira ensuite autour de son pseudonyme.
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Mais à cette époque, personne ne sait encore que ce nom va devenir l'un des plus célèbres du rap français.
Avant d'être Booba, Élie Yaffa danse.
Sous le nom de Tic Tac, il évolue dans le hip-hop avec le groupe Coup d'État Phonique. Puis vient une rencontre déterminante : Ali, originaire d'Issy-les-Moulineaux.
Les deux hommes fondent Lunatic.
Le duo va rapidement devenir l'un des symboles du rap underground français. Avec eux, le rap de Boulogne prend une autre dimension.
Lunatic rejoint le collectif Beat de Boul, fréquente les Sages Poètes de la Rue, la Malekal Morte, Mo'vez Lang ou encore Sir Doum's. L'époque est bouillonnante : les collectifs se croisent, les mixtapes circulent, les morceaux s'échangent.
Et dans ce laboratoire du rap français, Booba et Ali développent une identité reconnaissable entre mille.
En 1995, Lunatic enregistre Sortis de l'ombre. Le projet ne sortira finalement pas dans les conditions espérées, sur fond de divergences avec le producteur Zoxea.
Mais le duo ne renonce pas.
Après un passage par la Time Bomb, Lunatic apparaît notamment sur la compilation Hostile Hip Hop avec « Le Crime Paie ».
Le morceau devient un marqueur.
Puis viennent « Les Vrais Savent » et « Pucc Fiction », enregistré avec Oxmo Puccino.
En quelques titres, Lunatic s'impose comme un groupe à part.
Le public commence à comprendre qu'il ne s'agit pas simplement de deux rappeurs supplémentaires.
Quelque chose est en train de se construire.
Le parcours de Booba connaît également des passages beaucoup plus sombres.
Le rappeur est condamné dans une affaire de braquage de taxi et passe 18 mois en détention, après une condamnation à six mois.
Lorsqu'il retrouve la liberté, Lunatic reprend le chemin du studio.
En 1999, le maxi Civilisé prépare le terrain.
Puis arrive le moment que les amateurs de rap français attendaient : Mauvais Œil.
Sorti en 2000 sur 45 Scientific, Mauvais Œil est un véritable tournant.
Lunatic ne cherche pas à séduire tout le monde. Le groupe impose son univers, ses codes, son écriture et une atmosphère sombre qui tranche avec une partie de la production de l'époque.
L'album devient disque d'or.
Mais surtout, il acquiert avec le temps un statut particulier : celui de classique du rap français.
Lunatic ne durera pourtant pas éternellement.
En 2003, le groupe se sépare.
Et Booba se retrouve seul.
C'est précisément à ce moment-là que l'histoire va prendre une autre dimension.
En 2002, Booba sort Temps Mort, son premier véritable album solo chez 45 Scientific.
Le pari est risqué.
Comment exister après Lunatic ?
La réponse est immédiate : Booba ne cherche pas à remplacer Lunatic.
Il devient Booba.
Avec des titres comme Destinée, notamment avec Kayna Samet, il touche progressivement un public beaucoup plus large. Le rappeur conserve son écriture et son identité tout en comprenant qu'il peut désormais jouer à une autre échelle.
Le passage de Destinée sur les radios nationales contribue notamment à élargir son audience.
Le public découvre alors un artiste qui ne ressemble à aucun autre.
Après la dissolution de Lunatic, Booba fonde son propre label, Tallac Records, en référence aux collines où vit Bouba le petit ourson.
Puis les albums s'enchaînent.
Panthéon arrive en 2004 avec des titres comme No. 10, Avant de partir ou « Mon son ».
En 2005, Autopsie Vol. 1 marque également l'importance croissante des mixtapes dans son parcours.
Mais c'est en 2006 que Booba frappe encore plus fort avec Ouest Side.
L'album se classe numéro un des ventes dès sa première semaine.
Garde la pêche, Boulbi, Au bout des rêves, Pitbull : Booba est désormais installé.
Et surtout, il commence à comprendre quelque chose qui va devenir essentiel dans la suite de sa carrière :
la musique n'est qu'une partie du pouvoir d'un artiste.
En 2004, Booba lance également Ünkut, sa marque de vêtements.
Il ne se contente donc plus d'être un rappeur.
Il construit une image.
Puis viennent les mixtapes Autopsie, les clips, les réseaux sociaux, OKLM et le développement du 92i.
Booba comprend avant beaucoup d'autres artistes que le rappeur moderne peut contrôler son propre écosystème : musique, vêtements, médias, image, artistes et communication.
Lorsqu'Internet commence à bouleverser l'industrie musicale, il est déjà prêt.
L'accueil initial est mitigé, mais l'album finit par rencontrer son public et dépasse les 200 000 exemplaires vendus selon les données fournies pour cette période.
Deux ans plus tard, il revient avec un titre qui semble presque résumer son parcours : Lunatic.
Le cinquième album solo de Booba sort en 2010.
Le titre lui-même est symbolique.
Il rappelle ses origines tout en affirmant que l'aventure a changé de dimension.
Puis vient Futur en 2012.
Avec « Wesh Morray », Booba comprend une nouvelle fois comment provoquer une onde de choc.
Le morceau fait parler.
Beaucoup.
Et c'est désormais devenu l'une de ses spécialités.
Rohff, La Fouine, Kaaris, médias, animateurs, personnalités publiques...
Au fil des années, Booba développe une relation particulière avec la provocation.
Ses punchlines deviennent des sujets de conversation.
Ses réponses deviennent des événements.
Ses publications sur les réseaux sociaux peuvent parfois générer autant de commentaires qu'un nouveau morceau.
C'est l'une des grandes transformations opérées par l'artiste : le clash devient une extension de son œuvre.
Booba ne communique plus seulement avec ses chansons.
Il communique en permanence.
En 2015, il sort D.U.C.
L'album atteint la première place des ventes et réunit de nombreux invités.
Quelques mois plus tard, Booba surprend encore son public avec Nero Nemesis.
Plus sombre, plus frontal, moins centré sur les sonorités mélodiques de certains de ses projets précédents, l'album ressemble à une déclaration de guerre musicale.
Le 92i est mis en avant.
La nouvelle génération apparaît.
Et Booba commence progressivement à jouer un autre rôle : celui de passeur et de dénicheur de talents.
En 2016, un morceau va prendre une importance particulière : DKR.
Avec ses sonorités africaines et sa référence à Dakar, le titre rappelle les origines sénégalaises du rappeur.
Le morceau rencontre un énorme succès et devient single de diamant.
Booba l'interprète notamment lors de son concert lié à l'ouverture de la CAN 2017 au Gabon.
Une nouvelle fois, le rappeur parvient à transformer un titre en symbole.
Puis vient Trône.
Le projet sort finalement le 1er décembre 2017 après avoir fuité.
Le contexte aurait pu être catastrophique.
Il devient au contraire un immense succès.
Booba prouve alors une nouvelle fois quelque chose que sa carrière avait déjà démontré à plusieurs reprises :
même lorsqu'on pense connaître la recette, il trouve encore le moyen de surprendre.
En 2018, l'affrontement entre Booba et Kaaris à l'aéroport d'Orly fait le tour des médias.
La scène dépasse largement le cadre du rap.
Télévision, presse, réseaux sociaux : tout le monde s'en empare.
L'affaire donnera même naissance à un improbable projet de combat entre les deux hommes.
Une séquence révélatrice de l'époque Booba : le rap ne se contente plus d'être de la musique. Il devient un feuilleton permanent.
Et Booba en est l'un des principaux scénaristes.
Le titre annonce presque le programme : un projet qui ressemble à une synthèse de son parcours.
Mais surtout, l'album est présenté comme son dernier album studio.
Une page semble alors se tourner.
Après plus de vingt ans de carrière solo, Booba pourrait prendre du recul.
Mais chez lui, la retraite n'est jamais vraiment une retraite.
Début 2024, Booba revient avec Ad Vitam Aeternam.
Le titre lui-même semble particulièrement bien choisi.
Ad Vitam Aeternam : « pour l'éternité ».
Comme si le rappeur voulait rappeler qu'après autant d'années, son nom appartient désormais à l'histoire du rap français.
Et puis, contre toute attente, l'histoire continue.
Fin mai 2026, Booba revient avec Blanco Nemesis, son douzième album studio.
Le projet fait immédiatement parler parce que son titre renvoie directement à l'un de ses albums les plus marquants : Nero Nemesis.
Onze titres.
Des sonorités trap.
Des ambiances sombres.
Des textes incisifs.
Et plusieurs collaborations permettant notamment de mettre en avant de nouveaux talents liés au 92i.
Avec Blanco Nemesis, Booba ne cherche plus seulement à prouver qu'il peut encore rapper.
Il semble vouloir démontrer quelque chose de plus important :
qu'il est capable de continuer à faire évoluer son propre mythe.
Un rappeur ?
Un entrepreneur ?
Un provocateur ?
Un producteur d'image ?
Un dénicheur de talents ?
Un personnage médiatique ?
Probablement un peu de tout cela.
Mais réduire Booba à ses clashs serait oublier l'essentiel.
Avant Twitter, avant Instagram, avant les polémiques quotidiennes, il y avait Lunatic.
Avant les millions de vues, il y avait Mauvais Œil.
Avant les grandes scènes, il y avait le Pont de Sèvres.
Avant le personnage, il y avait Élie Yaffa.
Et c'est peut-être là que réside le secret de sa longévité.
Booba a toujours compris que le rap était une culture, mais aussi un territoire. Et depuis plus de trente ans, il n'a jamais cessé d'en repousser les frontières.
Le rap français a connu plusieurs générations.
Certaines ont disparu.
D'autres sont devenues des références.
Booba, lui, a traversé les époques en changeant régulièrement de forme sans abandonner son identité.
De Tic Tac à Lunatic.
De Temps Mort à Ouest Side.
De Futur à Nero Nemesis.
D'Ad Vitam Aeternam à Blanco Nemesis.
Le parcours est celui d'un artiste qui a refusé de rester prisonnier de sa propre époque.
Et c'est peut-être pour cela que, plus de vingt ans après Mauvais Œil, une question revient toujours :
et si Booba n'était pas simplement l'un des plus grands rappeurs français, mais l'un des derniers véritables personnages du rap ?
Une chose est certaine : le Duc n'a jamais vraiment quitté le trône.