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Avant Supreme, avant Off-White, le rap français avait déjà créé son propre empire du streetwear
13 juillet 2026

Avant Supreme, avant Off-White, le rap français avait déjà créé son propre empire du streetwear

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Aujourd'hui, les rappeurs collaborent avec Louis Vuitton, Dior ou Nike. Mais dans les années 90 et au début des années 2000, le rap français n'attendait pas les grandes marques. Il créait les siennes. 

Bien avant que le terme streetwear ne devienne un phénomène marketing récupéré par les grandes enseignes et les maisons de luxe, les quartiers populaires avaient déjà créé leurs propres codes, leurs propres symboles et leur propre langage vestimentaire. Les vêtements n'étaient pas de simples pièces de mode : ils racontaient une histoire, un territoire, une génération. Porter un sweat Wrung, une veste COM8 ou un tee-shirt Royal Wear, ce n'était pas seulement choisir une marque, c'était afficher une appartenance, représenter une scène, un collectif, une vision du monde. Dans les rues, les salles de concert, les terrains de basket ou les soirées hip-hop, ces logos devenaient des signes de reconnaissance, au même titre qu'un morceau de rap ou un tag sur un mur. Une culture authentique, née loin des stratégies marketing, qui a pourtant posé les fondations du streetwear français moderne et dont l'influence reste encore largement sous-estimée aujourd'hui. 

Le rap français ne voulait plus copier l'Amérique 

Au milieu des années 1990, le hip-hop français connaît un essor sans précédent. IAM remplit les salles, NTM s'impose comme la voix des banlieues, Lunatic prépare sa révolution, tandis que le Secteur Ä et la Mafia K'1 Fry redéfinissent les codes du rap hexagonal. Pourtant, malgré cette identité musicale de plus en plus affirmée, le style vestimentaire reste largement inspiré des États-Unis. Karl Kani, FUBU, Phat Farm, Pelle Pelle, Cross Colours ou encore Tommy Hilfiger dominent les garde-robes des rappeurs et de leur public. L'esthétique est américaine, alors même que les textes racontent une réalité profondément française. Peu à peu, une question s'impose : comment exprimer une culture locale avec des vêtements conçus à des milliers de kilomètres de son quotidien ? De cette réflexion naît une nouvelle ambition : créer des marques capables de représenter les quartiers, les artistes et les codes du rap français. Une initiative qui marquera durablement l'histoire du streetwear hexagonal. 

Homecore : quand la France inventait son propre langage streetwear 

Avant que le streetwear français ne devienne un phénomène mondial, Homecore faisait partie des marques pionnières qui cherchaient déjà à créer une identité différente. Fondée au début des années 1990 par Alexandre Guarneri, la marque parisienne mélange les influences venues de la rue : culture hip-hop, graffiti, skate, sportswear américain et esprit DIY. À une époque où beaucoup regardent encore vers New York et Los Angeles pour trouver leurs codes vestimentaires, Homecore participe à l'émergence d'une vision française du streetwear, plus créative et plus indépendante. Entre coupes confortables, références urbaines et volonté de raconter un mode de vie, la marque devient l'un des premiers symboles d'un streetwear "made in France", prouvant que la culture de rue pouvait aussi s'exprimer avec une sensibilité européenne. Plus qu'une marque de vêtements, Homecore représente cette génération qui a transformé le vêtement en moyen d'expression, au même titre que le rap, le graffiti ou le skateboard. 

Homecore

Wrung : la marque qui a habillé toute une époque 

S'il ne fallait retenir qu'une seule marque pour incarner le streetwear français des années 1990, Wrung s'imposerait sans doute comme une évidence. Issue de la culture graffiti, la marque se construit loin des podiums et des codes de la mode traditionnelle. Son terrain d'expression est celui de la rue : les murs couverts de fresques, les skateparks, les terrains de basket et les quartiers où se développe la culture hip-hop. Très vite, Wrung devient omniprésente dans les clips et les apparitions d'artistes comme le 113, Ideal J, Lunatic ou encore de nombreux acteurs de la scène rap française. À une époque où les réseaux sociaux n'existent pas et où les placements de produits sont quasi inexistants, cette visibilité repose uniquement sur une véritable proximité culturelle. Les rappeurs ne portent pas Wrung pour répondre à une stratégie marketing, mais parce que la marque est née du même environnement qu'eux et partage les mêmes références. C'est cette authenticité, plus qu'une campagne publicitaire, qui fait de Wrung l'un des symboles les plus forts du streetwear français. 

Wrung

JoeyStarr ne vend pas des vêtements. Il prolonge NTM. 

Lorsque JoeyStarr participe au lancement de COM8, son ambition ne se limite pas à créer une marque de vêtements. COM8 s'inscrit dans le prolongement naturel de l'univers de SUPREME NTM et de la culture qui l'entoure. Les coupes sont amples, les logos assumés, et les inspirations puisent autant dans le hip-hop que dans le graffiti, le sport et la rue. Chaque collection traduit une même volonté : affirmer une identité indépendante et démontrer qu'il est possible de créer ses propres références, sans attendre la validation de l'industrie de la mode. Quelques années plus tard, JoeyStarr prêtera également son image à Magma, illustrant une évolution des rapports entre le rap et les marques. Bien avant l'avènement des réseaux sociaux et des influenceurs, les entreprises avaient déjà compris que les rappeurs étaient de puissants prescripteurs de tendances, capables d'influencer durablement les styles vestimentaires et les habitudes de toute une génération. 

Com 8

Kool Shen choisit une autre voie avec 2High 

En parallèle de COM8, Kool Shen développe 2High avec une approche différente, mais portée par la même ambition : proposer une marque qui reflète l'identité du rap français. Là où COM8 revendique une esthétique plus brute et fortement inspirée de la rue, 2High adopte un style plus épuré, influencé par l'univers du sport et du streetwear, tout en restant profondément ancré dans la culture hip-hop. Ce qui frappe avec le recul, c'est que deux membres d'un même groupe emblématique ont chacun choisi de créer leur propre marque, chacun avec sa vision et son identité. Une démarche entrepreneuriale ambitieuse, qui contraste avec les pratiques actuelles, où les artistes privilégient le plus souvent des collaborations ponctuelles avec des marques déjà établies plutôt que la création de labels indépendants capables de s'inscrire durablement dans le paysage de la mode. 

2 high

Sully Sefil et Royal Wear : l'élégance des années 2000 

Au tournant des années 2000, Royal Wear s'impose comme une nouvelle référence du streetwear français. Portée par Sully Sefil, la marque propose une vision différente de celle de ses prédécesseurs. Son esthétique est plus sobre, plus élégante et plus sophistiquée, sans pour autant rompre avec les codes de la culture hip-hop. Cette évolution accompagne les transformations du rap français, dont les artistes affirment progressivement une image plus travaillée tout en restant fidèles à leurs origines et à leur identité. Royal Wear incarne ainsi cette période de transition, où le streetwear ne se limite plus à l'affirmation d'une appartenance à la rue, mais devient également un moyen d'exprimer une ambition, une maturité et une nouvelle manière de représenter le rap français. 

Royal Wear

Le Secteur Ä et Dia : une identité visuelle avant tout 

Le Secteur Ä ne se résume pas à un simple collectif de rappeurs : il constitue une véritable marque culturelle, dont l'influence dépasse largement le cadre de la musique. Autour de cet univers se développe notamment Dia, une griffe qui contribue à renforcer l'identité visuelle et le sentiment d'appartenance de toute une scène. À une époque où le merchandising des artistes en est encore à ses débuts, ces vêtements jouent un rôle bien plus important que celui de simples produits dérivés. Ils deviennent des signes de reconnaissance entre passionnés, des marqueurs d'identité qui permettent d'afficher son attachement à une esthétique, à des valeurs et à un mouvement culturel. Porter un vêtement associé au Secteur Ä, ce n'est pas seulement arborer un logo : c'est revendiquer une appartenance à l'une des scènes les plus influentes de l'histoire du rap français. 

M. Dia

African Armure : la signature de la Mafia K'1 Fry 

Bien avant que les références aux héritages africains ne s'imposent comme une tendance dans l'industrie de la mode, la Mafia K'1 Fry mettait déjà en avant cette dimension identitaire à travers African Armure. À lui seul, le nom de la marque porte une forte charge symbolique : une armure évoque la protection, la résistance et la fierté de ses origines. Dans le prolongement de l'univers du collectif, African Armure dépasse le simple statut de marque de vêtements pour devenir un support d'expression culturelle. Elle accompagne l'image de la Mafia K'1 Fry, l'un des collectifs les plus marquants du rap français, et participe à inscrire dans le paysage du hip-hop hexagonal un discours où les racines, l'identité et le sentiment d'appartenance occupent une place centrale. À travers ses vêtements, c'est toute une histoire et une vision de la culture qui s'affichent autant que le style lui-même. 

African Armure

Adedi : l'une de ces marques de l'ombre qui a construit l'identité street française 

Dans le paysage bouillonnant du streetwear français des années 90 et 2000, Adedi fait partie de ces marques moins médiatisés mais profondément liés à l'énergie de la culture urbaine. À une époque où les marques ne disposaient pas encore de la puissance des réseaux sociaux, leur reconnaissance se gagnait dans la rue, les concerts, les boutiques spécialisées et les apparitions des artistes. Adedi incarne cette génération de marques indépendantes qui ont accompagné l'explosion du rap français, en proposant une esthétique directement inspirée du hip-hop, du graffiti et de la culture de quartier. Plus qu'un simple logo sur un vêtement, ces marques représentaient un état d'esprit : celui d'une jeunesse qui cherchait à créer ses propres codes, sans attendre la validation des grandes enseignes. Comme beaucoup de labels de cette époque, Adedi témoigne d'un moment où le streetwear français se construisait de manière artisanale, avec une authenticité qui explique encore aujourd'hui la nostalgie autour de cette période. 

Adedi

Airness : quand la rue rencontre le sport 

À la même période, Airness occupe une place singulière dans le paysage des marques françaises. Fondée par Malamine Koné, elle ne naît pas directement de la scène rap, mais son ascension est intimement liée aux cultures urbaines des années 1990 et 2000. Avec son emblématique logo de panthère, Airness s'impose rapidement dans les quartiers populaires en proposant une alternative française aux grandes marques américaines de sportswear. Portée aussi bien par des rappeurs que par des sportifs, la marque brouille les frontières entre performance, streetwear et culture hip-hop. Son succès démontre qu'une entreprise française peut rivaliser avec des géants internationaux tout en restant proche des réalités de la rue. À une époque où le rap contribue largement à façonner les tendances vestimentaires, Airness devient l'un des symboles d'une génération qui cherche à affirmer son identité à travers des marques créées en France, sans renoncer à l'influence du sport et de la culture urbaine. 

Airness

MDLR : l'identité marseillaise en étendard 

À Marseille, MDLR – Mecs de la Rue s'impose comme l'une des marques les plus emblématiques de la scène hip-hop locale. Née au cœur du quartier de Belsunce dans les années 1990, elle est créée par une bande d'amis qui souhaitent raconter leur ville à travers le vêtement. Très vite, les tee-shirts et sweats MDLR apparaissent dans les clips d'IAM, de la Fonky Family, du 3e Œil et d'autres figures du rap marseillais, devenant des références incontournables du streetwear phocéen. À une époque où les réseaux sociaux n'existent pas, la notoriété de la marque se construit dans la rue, par le bouche-à-oreille, les concerts et les lieux de rencontre emblématiques de Marseille. Plus qu'une simple griffe, MDLR incarne l'identité de Belsunce et d'une génération qui revendique avec fierté son appartenance à la culture urbaine marseillaise. Son influence est telle que la marque sera relancée plusieurs années plus tard, preuve qu'elle demeure l'un des symboles les plus marquants du streetwear français né en dehors de Paris. 

MDLR Marseille

BullRot : les graffeurs avaient aussi leur uniforme 

Le hip-hop ne s'est jamais limité à la musique. Depuis ses origines, il repose sur quatre disciplines fondatrices : le rap, le DJing, le breakdance et le graffiti. Dans ce paysage, BullRot s'impose comme l'une des marques emblématiques de la culture des writers. Présente aussi bien sur les terrains vagues, dans les dépôts ferroviaires, les skateparks que lors des jams hip-hop, elle accompagne une génération pour laquelle l'expression artistique ne connaît pas de frontières. Les graffeurs croisent les rappeurs, les danseurs côtoient les DJ, et tous partagent les mêmes lieux, les mêmes références et le même état d'esprit. Plus qu'une marque de vêtements, BullRot incarne cette époque où toutes les disciplines du hip-hop formaient un seul et même mouvement culturel, uni par une identité commune et un profond attachement à la rue. 

Bullrot wear

Ünkut : quand Booba transforme le rap français en empire streetwear 

Au milieu des années 2000, alors que le rap français entre dans une nouvelle ère de professionnalisation et d’exposition médiatique, Booba comprend avant beaucoup d’autres que l’image est devenue un prolongement essentiel de la musique. Après une première expérience entrepreneuriale avec Haze Project, une marque lancée au début des années 2000 qui ne rencontre pas le succès attendu, le rappeur revient avec Ünkut et change d’échelle. Associée à son univers sombre, luxueux et provocateur, la marque devient rapidement l’un des symboles de la nouvelle génération streetwear française. 

Avec ses logos imposants, ses silhouettes inspirées du sportswear américain et son mélange de références entre rue, luxe et culture hip-hop, Ünkut dépasse le simple statut de ligne de vêtements : elle devient un signe d’appartenance pour toute une génération. Portée dans les clips, les concerts et dans l’espace public, elle participe à transformer le rappeur en véritable marque, bien avant que cette stratégie ne devienne une norme dans l’industrie musicale. À travers Ünkut, Booba ne se contente pas d’habiller son public : il contribue à imposer en France une vision où la musique, la mode et l’attitude forment un même langage culturel. 

Ünkut

Distinct : Rohff transforme son image en marque 

À l'image des pionniers du rap français qui souhaitaient prolonger leur univers au-delà de la musique, Rohff lance sa propre marque de vêtements, Distinct, au milieu des années 2000. Pensée comme un véritable label streetwear, la marque mêle influences sportswear, coupes urbaines et détails plus premium, avec l'ambition de proposer un vestiaire à l'image du rappeur : puissant, affirmé et authentique. Initialement créée en 2007 puis relancée quelques années plus tard avec son frère Ikbal, Distinct s'impose comme l'une des rares marques françaises directement portées par une figure majeure du rap hexagonal. À travers ses collections, Rohff démontre qu'un artiste peut bâtir un véritable univers de marque, bien avant que les collaborations entre rappeurs et grandes maisons de mode ne deviennent la norme. Distinct s'inscrit ainsi dans la continuité de COM8, 2High ou Ünkut, ces marques qui ont contribué à faire du streetwear un prolongement naturel de l'identité du rap français. 

Distinct

Auzärt : l'élégance urbaine selon Passi 

Avec Auzärt, Passi propose une vision du streetwear qui lui ressemble : élégante, authentique et profondément ancrée dans la culture urbaine. Loin des simples effets de mode, la marque traduit l'envie de créer des vêtements qui reflètent un état d'esprit autant qu'un style de vie. Entre influences hip-hop, coupes soignées et identité affirmée, Auzärt s'adresse à une génération qui souhaite porter des vêtements porteurs de sens. À travers cette aventure,  confirme que le rap français ne se limite pas à la musique : il façonne aussi une esthétique, une attitude et une manière de représenter toute une culture. 

Auzärt Passi
Les marques étaient les réseaux sociaux de l'époque 

Parmi les initiatives les plus emblématiques de cette époque figure également Zeyo, la marque fondée par Kodjo. Étroitement liée au label Nouvelle Donne, elle illustre la volonté de construire un véritable écosystème autour du rap français, où musique, mode et identité culturelle se renforcent mutuellement. Plus qu'une simple ligne de vêtements, Zeyo prolonge l'univers artistique porté par les artistes du label et offre au public une manière d'afficher son appartenance à cette scène en pleine expansion. Cette démarche, encore rare au début des années 2000, témoigne de l'ambition de certains acteurs du hip-hop français de ne plus se limiter à la musique, mais de créer leurs propres marques, leurs propres codes et leurs propres références. Zeyo incarne ainsi cette génération d'entrepreneurs qui ont compris très tôt que le vêtement pouvait devenir un prolongement naturel de la culture hip-hop et un vecteur d'identité aussi puissant que les morceaux ou les clips. 

Dans le paysage du streetwear français, peu de marques entretiennent un lien aussi étroit avec l'histoire du rap hexagonal que Scred Connexion. Plus qu'une simple marque de vêtements, elle incarne l'héritage d'un collectif emblématique né dans le 18ᵉ arrondissement de Paris autour de figures majeures du rap indépendant telles que Fabe, Koma, Haroun, Mokless et Morad. Depuis ses débuts, le collectif s'est distingué par son indépendance artistique, son refus des compromis commerciaux et son profond attachement aux réalités de la rue, des valeurs qui se retrouvent aujourd'hui au cœur de l'identité de la marque. À travers des pièces intemporelles comme les sweats à capuche, les t-shirts, les vestes, les joggings, les casquettes ou encore les bombers, Scred Connexion propose un vestiaire sobre et authentique, marqué par des couleurs discrètes, des logos emblématiques et des références fortes à l'univers hip-hop. À contre-courant des tendances éphémères, la marque privilégie une esthétique durable qui s'adresse à une communauté partageant les mêmes codes culturels et musicaux, où le vêtement devient autant un signe d'appartenance qu'un moyen d'expression. Au-delà de son offre textile, Scred Connexion défend une véritable philosophie fondée sur l'humilité, la loyauté et l'indépendance, en accord avec l'esprit du mot « Scred », associé à la discrétion et à l'authenticité dans l'argot populaire. Dans un secteur souvent dominé par les logiques marketing et les effets de mode, elle conserve une image sincère et fidèle à ses origines, portée par une communauté qui partage les mêmes convictions. Aujourd'hui encore, la marque occupe une place singulière dans le streetwear français en perpétuant l'héritage du collectif et en affirmant qu'au-delà d'un simple vêtement, Scred Connexion est le symbole d'une culture, d'un état d'esprit et d'une indépendance revendiquée. 

À Marseille, le streetwear français s'écrit également avec 7ème Veine. Profondément ancrée dans l'identité de la cité phocéenne, la marque incarne une vision locale du hip-hop, nourrie par les influences méditerranéennes et la scène rap marseillaise. À une époque où Paris concentre une grande partie de l'attention médiatique, 7ème Veine démontre que chaque territoire développe ses propres codes et ses propres références. Plus qu'une simple marque de vêtements, elle devient un symbole d'appartenance pour une jeunesse qui souhaite représenter sa ville avec fierté. Son parcours illustre la diversité du streetwear français des années 1990 et 2000, construit non pas autour d'un modèle unique, mais à travers une multitude d'initiatives locales, chacune reflétant l'identité de son quartier, de sa scène musicale et de sa culture. 

Parmi les références les plus marquantes de cette époque, le groupe Ärsenik a largement contribué à populariser Lacoste dans le rap français. À travers leurs clips, leurs concerts et leurs apparitions publiques, les deux frères affichaient régulièrement des polos, survêtements et casquettes ornés du célèbre crocodile. À une époque où la marque était encore principalement associée au tennis ou à une clientèle plus classique, Ärsenik lui a donné une nouvelle dimension en l'inscrivant dans l'esthétique des quartiers populaires et du rap. Sans partenariat ni stratégie marketing, cette appropriation spontanée a transformé Lacoste en un véritable symbole de style et de crédibilité auprès d'une partie de la jeunesse, illustrant la capacité du rap français à redéfinir la perception des marques bien avant que celles-ci ne s'intéressent à cette culture. 

Aujourd'hui, une publication Instagram ou une photo sur les réseaux sociaux suffit à afficher son appartenance à un collectif. Dans les années 1990, ce rôle revenait au vêtement. Une veste, une casquette ou un sweat en disaient souvent bien plus qu'un simple style vestimentaire. Au premier regard, ils permettaient d'identifier un univers, des influences et une culture commune. Les membres et les proches de groupes comme NTM, Secteur Ä ou la Mafia K'1 Fry portaient des pièces qui devenaient de véritables signes de reconnaissance. Dans la rue, le vêtement faisait office de langage : il exprimait une identité, une loyauté et un sentiment d'appartenance à une scène qui se construisait en dehors des circuits traditionnels. Bien avant les réseaux sociaux, la mode était déjà un moyen d'affirmer qui l'on était et d'où l'on venait. 

Pourquoi ces marques avaient une âme 

La différence avec le streetwear contemporain est frappante. Les marques des années 1990 et du début des années 2000 ne naissaient pas à la suite d'une étude de marché ou d'une stratégie élaborée par une agence de communication. Elles voyaient le jour parce qu'un rappeur, un graffeur, un skateur ou un passionné ressentait le besoin de représenter son univers et de donner une identité visuelle à sa culture. À cette époque, personne ne parlait de « branding », de storytelling ou de taux d'engagement. La légitimité d'une marque se construisait sur le terrain, au contact de ceux qui faisaient vivre le mouvement : dans les concerts, les open mics, les boutiques spécialisées, les skateparks, les terrains de basket ou les halls d'immeubles. C'est là que se forgeait sa réputation, au fil des rencontres et du bouche-à-oreille. Bien avant les algorithmes et les tableaux Excel, l'authenticité constituait la véritable monnaie d'échange du streetwear français. 

Les pionniers oubliés du streetwear français 

Aujourd'hui, beaucoup associent la naissance du streetwear français aux marques apparues dans les années 2010. Pourtant, cette vision occulte toute une génération de créateurs qui, près de vingt ans plus tôt, avait déjà posé les fondations d'une mode profondément ancrée dans la culture hip-hop. Wrung, COM8, 2High, Royal Wear, Dia, African Armure, BullRot, Magma, Adedi ou encore MDLR ne sont pas de simples noms de marques : ils incarnent une époque où le rap français construisait ses propres références, affirmait son indépendance vis-à-vis des modèles américains et faisait du vêtement un véritable manifeste culturel. Chaque logo, chaque coupe et chaque collection racontaient une identité, un quartier, un collectif ou une manière de voir le monde. Le paradoxe est qu'aujourd'hui, alors que les pièces de cette période sont recherchées par les collectionneurs et que l'esthétique des années 1990 inspire une nouvelle génération de créateurs, ces marques demeurent largement absentes des récits consacrés à l'histoire de la mode. Pourtant, leur héritage est immense. Elles ont ouvert la voie à toute une industrie et démontré qu'il était possible de créer un streetwear authentiquement français, porté par ses propres artistes et ses propres codes. Leur rendre hommage, c'est reconnaître que l'histoire du streetwear hexagonal ne commence pas avec les collaborations de luxe, mais avec celles et ceux qui, les premiers, ont cousu l'identité visuelle du rap français. 

Après l’âge d’or du streetwear rap, une nouvelle génération reprend le flambeau 

Si les années 2000 représentent l’âge d’or du streetwear lié au rap français, le mouvement ne disparaît pas pour autant dans la décennie suivante. Au contraire, il se transforme et s’adapte aux nouveaux codes de l’industrie musicale. Les artistes ne cherchent plus seulement à afficher une appartenance à une culture urbaine : ils développent de véritables univers de marque, plus personnels et plus proches de leur identité artistique. 

C’est dans cette continuité qu’Orelsan lance en 2014 AVNIER, aux côtés de Sébastian Strappazzon. À travers cette marque, le rappeur normand propose une vision plus sobre et créative du streetwear, influencée par le skate, le design et le vêtement fonctionnel. Loin des logos imposants qui caractérisaient certaines marques des années 2000, AVNIER privilégie une approche plus contemporaine, où le vêtement devient une extension de son univers artistique. 

AVNIER

Dans une autre approche, le duo Bigflo & Oli s’inscrit également dans cette nouvelle génération d’artistes qui investissent la mode comme moyen d’expression. Avec leur marque Visionnaire, les deux Toulousains développent un univers inspiré de leur parcours, de leurs valeurs et de leur relation avec leur public. Là encore, le vêtement dépasse la simple logique de produit dérivé pour devenir un prolongement de leur identité. 

Visionnaire Bif Flo Oli

Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large, marqué par la montée en puissance de marques issues directement de la culture rap. Parmi elles, Wati B connaît une ascension spectaculaire au début des années 2010. Portée par le succès de Sexion d'Assaut et notamment par la popularité de ses membres, la marque devient un véritable phénomène auprès du jeune public. Avec ses codes reconnaissables, ses logos visibles et sa forte présence dans les clips et les concerts, Wati B illustre parfaitement cette période où le streetwear devient un élément central de la culture rap française. 

Wati B

Ainsi, même après son âge d’or des années 1990-2000, le streetwear continue de vivre grâce à une nouvelle génération d’artistes qui repensent le lien entre musique, image et mode. Des logos XXL de Wati B aux lignes plus conceptuelles d’AVNIER, le vêtement reste un moyen pour les rappeurs français de raconter leur histoire et de prolonger leur univers bien au-delà de la scène. 

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